Une double faute de Pascale Tournier

Une double faute est une enquête familiale précise qui montre comment les agissements d’un grand-père collaborateur a pesé sur les générations suivantes.


Un récit sur la Seconde Guerre mondiale qui n’emprunte ni le point de vue des sauveurs ni celui des victimes a longtemps été une denrée explosive en France, et pour cause. Céline, dans le sarcasme, Modiano, dans le clair-obscur d’une enquête onirique, ont-ils vraiment aidé à la compréhension de notre culpabilité pendant l’Occupation ? Une double faute est une enquête familiale précise qui montre comment les agissements d’un grand-père collaborateur a pesé sur les générations suivantes. « Au tennis, commence l’autrice, on parle de double faute lorsque deux services consécutifs manquent le carré situé derrière le filet […] Mon grand-père a-t-il commis une double faute ? Il a servi le Maréchal et suivi sa maîtresse. Tous ses descendants seront marqués par ses décisions. Un tabou pèse sur ma famille. »Ce grand-père, définitivement exclu des événements familiaux, est omis dans les discussions, arraché des albums photos.

Mais chacun sait qu’un membre arraché produit des douleurs fantômes ; c’est ce qui amène la journaliste Pascale Tournier à revenir sur les traces de ce grand-père si peu connu. Issu du corps prestigieux des inspecteurs des finances, François est de cette équipe des « jeunes cyclistes » qui pensent faire vivre la funeste « Révolution nationale ». Il travaille rue de Rivoli au ministère de l’Économie et des Finances, à quelques pas de l’hôtel Meurice. Bel homme, bien marié dans la haute bourgeoisie industrielle catholique à la douce Gabrielle et père d’un petit garçon, il a les divertissements extra-conjugaux de beaucoup d’hommes de son époque. On dit de lui qu’il est trop porté sur l’amour pour se hisser tout en haut de l’échelle.

Ce séducteur tombe fou amoureux de Jeanne, une actrice à l’ascendance à moitié juive. Elle fréquente un milieu d’artistes où se côtoient Céline, Marcel Aymé, Robert Le Vigan, Madeleine Renaud et Marie Bell (qui, elle, sera résistante). C’est là qu’ils se rencontrent. À partir de ce jour, obsédé par Jeanne, François vivra entre l’hôtel particulier de sa maîtresse et l’appartement conjugal, tous deux situés dans le très chic 17e arrondissement de Paris et séparés par une seule station de métro. En 1943, François est nommé directeur de l’économie générale, alors que les mesures contre les Juifs se renforcent. Jeanne lui met le marché en main : « Tu quittes ta femme ou je te quitte. » Il choisit Jeanne et lui procure un faux certificat de baptême : double trahison pour une grande famille où les intérêts collectifs passent toujours avant le caprice individuel.

Pascale Tournier s’essaie ici à deux modes d’écriture. Ivan Jablonka aurait pu signer le journal d’enquête où l’autrice se place au centre du jeu. Ça foisonne de détails sur la vie quotidienne sous la collaboration, de la Comédie Française où Marie Bell, mise en scène par Jean-Louis Barrault, incarne Phèdre en 1942, à « la Popote », cantine de luxe de la rue Tronchet, qui appartient à la banque Worms. Là se croisent industriels, banquiers, intellectuels, ministres et hauts fonctionnaires de Vichy, là on ne connaît pas les tickets de rationnement et une des secrétaires court une fois par semaine chez Charles Maurras lui rapporter les échos des conversations de cette bonne table. La même année, Maurice Couve de Murville se prépare secrètement à rejoindre l’Algérie ; c’est le procès de Léon Blum à Riom ; la montée des prix ; les exigences incessantes des Allemands qui mettent la France en coupe réglée. Rationner les Français pour répondre aux demandes des Allemands, voilà l’ordre de mission principal de François.

Mais c’est le dispositif romanesque qui a le dessus, adoptant le point de vue du bourreau, imaginant la couleur de son costume, le goût de ses cigarettes. On suit cet homme amoureux et lâche comme un personnage de roman. On ressent jusqu’à la nausée le vertige qui a saisi l’épouse abandonnée au soir du réveillon 1943, défaite par le chagrin et par la honte. Cette grand-mère va se réfugier désormais dans la vie spirituelle. La nausée revient des décennies plus tard, lors de l’unique visite rendue par ses petits-enfants dans une trop grande demeure de l’Essonne, que le grand-père habite avec la maîtresse qu’il a épousée. Comble de violence et de négation, c’est l’employée de maison qui héritera d’une partie de la fortune de ce prétendu grand-père. La réussite de ce récit familial tient à sa retenue, à la demi-teinte, voire au paradoxe, puisque Pascale Tournier parvient à conférer du charme à ce portrait d’homme : non sans finesse, François sourit en songeant à l’admonestation du maréchal Pétain : « L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. »

Le tout forme un récit subtil et courageux qu’on a envie de relire, habité par la question : et chez moi ? quels hommes ? quelles dates ? quels actes ? Car dans nombre de familles françaises s’entremêlent en silence la honte d’avoir acquiescé aux crimes de l’occupant et la honte de la condition faite aux femmes à cette époque. Comment hériter de la honte du bourreau et de la honte de ces victimes, toutes deux transmises sans parole ? Que faire de notre double faute ?

 Le Cherche Midi, 2024
192 p. 18 €