Hommage à Annie Cohen
La mort de l'écrivaine Annie Cohen nous invite à poser le regard sur un parcours littéraire marqué par le goût de l’énigme et la percée des mystères par les mots.
Comme portée par un goût enfantin pour les mystères, Annie Cohen cultivait une passion pour la Bièvre, cette rivière qui coule sous la rive gauche parisienne pour se jeter dans la Seine. Avec son inséparable compagnon, le cinéaste et écrivain François Barat, ils ont participé à de multiples actions qui visaient à redonner à ce cours d’eau méconnu une présence à l’air libre. Elle-même pratiquait l’écriture et le dessin avec en particulier la production de rouleaux d’écriture qui unissaient ces deux gestes créatifs. Depuis les années 1970, elle a offert aux lecteurs un monde sensible grâce à la publication d’une vingtaine d’ouvrages aux résonances troublantes.
Venue d’Algérie, où elle a grandi dans une famille juive, elle en a restitué les échos dans son livre Bésame mucho (Gallimard, 1998) où elle racontait sa mère et les chansons qui ont bercé son enfance. L’une des images les plus émouvantes qui me revient aujourd’hui est cette nuit à Mexico, Place Garibaldi – là où les mariachis proposent leurs services aux passants en monnayant leur talent de musicien –, nous avions commandé cette même chanson à divers groupes et chanté avec eux ce refrain composé par Consuelo Velásquez ; Annie était radieuse dans cet exercice et demandait à chaque fois de répéter l’opération. Son regard noir prenait une densité épaisse et elle riait de plaisir malgré le ton tragique des paroles. Elle avait toujours le charme pour alterner les moments de fraîcheur presque enfantine avec des éclairs de gravité où le sens des choses se lestait d’un poids inquiétant.
Le premier livre que je lus d’elle m’a marqué en profondeur : L’édifice invisible (Des Femmes-Antoinette Fouque, 1988). Le personnage principal, une femme qui semblait être comme son alter ego, se déplaçait dans Paris, la nuit, comme en secret. Elle déroulait un fil de laine derrière elle et dessinait ainsi des traits à l’échelle d’une ville. Son défi était de ne jamais croiser le fil, de faire en sorte qu’elle ne puisse pas repasser par un même point. Le caractère énigmatique de cette démarche et l’ambiance mystérieuse de ce texte avaient séduit des lecteurs passionnés. Déjà en 1988, à la parution de ce roman, Annie avait manifesté une façon originale d’interroger le sens en construction, en marquant le tissu urbain avec une pelote de laine qui se déroule. L’émergence d’une forme, comme dessinée sur la carte de la ville, annonçait le désir de l’autrice de produire du sens dans un environnement que l’on appréhende avec difficulté en raison du manque perceptible de repères, de la même façon qu’elle cherchait cette rivière occulte qui ruisselle sous nos pieds. Débusquer un sens caché, le dévoiler, le déchiffrer ou simplement l’exposer : tel était un des moteurs de son travail.
En 1991, alors qu’elle travaillait aussi bien avec les mots qu’avec le dessin, elle participa à l’organisation d’une exposition à la Bpi du Centre Beaubourg intitulée : « L’écrit, le signe, autour de quelques dessins d’écrivains ». Elle proposait d’observer les productions graphiques d’écrivains comme Michaux, Artaud ou Henry Miller. Certains écrivains poursuivent leur quête d’une autre façon : ils savent que les mots ne peuvent saisir la totalité du monde sensible qui nous perturbe. Là, il n’est pas question d’expliquer mais de rendre compte, de constater que l’on ne peut percer des mystères avec comme seuls outils les mots. Elle avait ce goût de la trace et savait réconcilier le sens et l’énigme. Elle a en effet offert une production surprenante de rouleaux d’écriture : rédigés à une échelle minuscule sur des bandes de papier, des lettres se devinent et l’on sent qu’un sens caché circule à travers ces signes tout en conservant le mystère. Elle a décrit ces rouleaux comme « un entassement d’écriture et de mots ». Cette pratique se trouvait à la croisée de la recherche de sens par les mots et de la restitution du geste par le simple tracé. Elle dévoilait là plus qu’ailleurs son désir de montrer comment les lettres inscrites se chargent d’émotion et que cette calligraphie, cette volonté de laisser une empreinte, conserve un poids corporel et artistique profond. Ce lien étroit entre la trace et le sens va l’occuper et interroger ses pratiques créatives.
Elle avait ce goût de la trace et savait réconcilier le sens et l’énigme.
Elle écrivait ainsi dans Les musiques de l’âme, publié en 2022 : « Écrire est toujours affaire de magie immatérielle. Nous sommes nombreux à chercher le sens de l’écrit, le déroulé des phrases, le pourquoi d’un comment dit de cette façon. » Dans ce texte bouleversant, où elle dénonçait la maladie et les troubles qui l’envahissaient et la détruisaient, elle persistait à voir dans les interrogations liées à l’écriture comme un mystère fondateur, une obscurité que l’on ne peut jamais dissiper. Cependant, Annie, malgré une grande concentration et souvent une solitude assumée pour mener à bien ses tâches, avait aussi une activité engagée dans la société, perturbée par les inégalités et les injustices : elle avait le goût du combat et le sens du refus, avec parfois une certaine difficulté à pouvoir canaliser cette pulsion légitime.
Elle s’est ainsi revendiquée sioniste dès ses treize ans, puis a participé aux luttes féministes des années 1970 dans le cadre du MLF. Elle a vu dans ce militantisme un passage obligé, un moment de combat et de solidarité qu’elle ne voulait pas éviter, comme un épisode nécessaire qui lui a donné la force de pouvoir ensuite s’asseoir pour se consacrer à l’écriture. Pour cette raison, il est naturel qu’elle ait publié son premier récit, La dentelle du cygne, aux éditions des femmes. Quand Bernard Pivot l’interrogeait en 1980 à l’occasion de la sortie de son livre, elle rendait compte de sa proximité avec le personnage principal du récit, une femme, vivant pour ses fins de journée après le travail quotidien, qui se laissait envahir par l’imaginaire et les rêves peuplant son esprit.
Elle a aussi écrit auparavant une thèse en géographie humaine qui annonçait sa participation aux combats sociaux et qui portait sur la disparité scolaire dans la région parisienne. Il est donc normal de l’avoir vu ensuite se pencher sur les problèmes d’illettrisme et de s’opposer, grâce à des ateliers d’écriture en milieux défavorisés, à un état des choses révoltant. Elle apportait son expérience et ses souffrances face à la page à ceux qui étaient empêchés d’écrire, comme elle l’a fait dans le Nord-Pas-de-Calais par exemple. Avec Histoire d’un portrait (Actes Sud, 1992), elle rendait compte d’un autre rapport à l’écriture : elle proposait au Président de la République de se laisser faire son portrait par des mots, de la même façon qu’autrefois le roi laissait le peintre le représenter sur sa toile. Séduit par ce jeu littéraire sérieux, François Mitterrand avait accepté le projet. Dans ce livre surprenant, elle évoquait autant son vertige lors de ses passages à l’Élysée que face à ce personnage historique. Annie a passé les dernières années de sa vie clouée à son lit, sans pouvoir se lever. Dans cette souffrance, elle a peut-être repensé aux paroles prononcées au cours de cet entretien avec le Président : « C’est dans l’immobilité totale que l’on parvient à la plus grande mobilité. » Elle nous a finalement quitté le 9 mars dernier.
Annie Cohen laisse derrière elle une série de livres qui nous invitent à ne pas nous satisfaire des apparences et à continuer à chercher les fleuves souterrains qui se cachent en nous et autour de nous. Elle nous rappelle que les mots sont comme des gouttes d’eau qui sortent d’un robinet, alimenté par un océan violent et tumultueux. Elle a voué sa vie à la capture de ses perturbations intérieures, à la révélation du sens dans le chaos intime des choses, et à la recherche d’un travail sur les mots. En les « rabotant », comme elle le disait, pour mieux nous convier à appréhender l’innommable.