Un bistrot à ciel ouvert


Dans le village, entre la boulangerie, la supérette et la maison de la presse, face à l’église, il y a un bistrot. Ce n’est pas un bar, un café ou un troquet, mais un bistrot, un «  rade  », comme on dit encore parfois. Ce qui caractérise le bistrot, c’est le public. Ce sont des habitués, pas des clients d’un jour qui commandent un thé vert ou un whisky, mais des artisans, des ouvriers, des chasseurs, des retraités… qui partagent un «  petit noir  » ou un verre de muscadet.

Les conversations, qualifiées péjorativement de «  brèves de comptoir  », ou propos de bistrot, ne relèvent pas de la haute volée. On parle de la pluie et du beau temps, mais aussi des difficultés de la vie, et il y a belle lurette que la grogne habituelle a fait place à une colère rentrée. Les artisans sont écrasés de charges, des ouvriers peinent à joindre les deux bouts, les retraités pleurent sur la Csg, en sachant fort bien qu’en majorité, ils vivent bien, et les chasseurs ne comprennent pas pourquoi on limite le prélèvement des sangliers qui ravagent les cultures.

Les grommellements ont laissé place à la détestation de tous les pouvoirs : beaucoup ne votent plus, Emmanuel Macron est une étoile pâlichonne venue d’ailleurs dont les mots alambiqués font rire, les accoudés à l’heure de l’apéro se rassurent autour d’un discours où le «  tous pourris  » rivalise avec un «  ça va péter  », dans une sorte d’unanimisme qui participe de la culture dominante des ignorés.

Auparavant, les élus fréquentaient le bistrot. Aujourd’hui, ils le fuient ; très peu fréquentent les commerces du village, préférant la grande surface du coin tout en se désespérant de la fermeture des magasins de proximité. Certains ont peur de se faire apostropher pour des querelles de voisinage ; d’autres habitent de belles maisons en rase campagne ou un de ces lotissements dortoirs qui enchâssent le cœur du village, dont on ne sait plus si c’est une commune ou une extension de la métropole voisine. Le comble est atteint quand, pour préparer la fête du saint patron de l’endroit, le maire réunit les commerçants en commençant par demander à chacun de se présenter – parce qu’il ne les connaît pas !

Quand un courageux se pointe au bistrot pour prendre le pouls de la population, on répond poliment, puis il retourne à ses affaires en s’imaginant avoir entendu, ignorant qu’il ne suffit pas de s’être montré ou de papoter aux fêtes de l’école pour comprendre ce qui se joue.

La pédagogie des réformes dont on nous rebat les oreilles, ce n’est pas une affaire de mots et de graphes, pas plus que d’un renfort de concertations, mais une question d’habitudes. Écouter ce qui se dit suppose de faire du bistrot ou de se rendre dans tout autre lieu populaire, non comme un passage obligé, mais comme un endroit habituel où l’on aime venir, non pas comme un espace où l’on veut faire passer ses idées, mais un lieu où la présence ordinaire fait que l’on peut se mêler aux conversations, opérer des pas de côtés pour, discrètement, apporter des touches de raison.

Mêmes propos antisystème, même désir de râler ensemble,
et parfois d’en découdre avec l’État, sauf que, cette fois, le bistrot se tient dans la sphère publique.

Dans un village des Côtes d’Armor d’autrefois, après la messe, au rade, il y avait deux salles, dont l’une était dénommée «  la chambre des députés  », par opposition à la salle commune où le bas peuple se réunissait pendant que ceux de «  la haute  » devisaient entre eux. La salle commune aujourd’hui, c’est la rue.

Qui a fréquenté un peu les ronds-points tenus par les Gilets jaunes se sera rapidement rendu compte qu’en réalité, c’étaient des bistrots à ciel ouvert. Mêmes propos antisystème, même désir de râler ensemble, et parfois d’en découdre avec l’État, sauf que, cette fois, le bistrot se tient dans la sphère publique.

Il est tentant de faire le parallèle avec la Révolution française de 1789. Ce qui saute aux yeux, c’est, dans les deux cas, le gouvernement par l’opinion. À partir de 1792, Robespierre et consorts considèrent les assemblées comme des lieux de discours sans conséquences. Le Comité de salut public est, lui, l’incarnation d’une démocratie directe ; chaque section, chaque club et chaque gazette se disputent le droit d’être l’émanation du peuple, le tout ponctué par les fameuses «  journées  », semblables aux grandes manifestations ­d’aujourd’hui. Mélenchon et Ruffin, sortes de Robespierre et de Saint-Just aux petits pieds, se parent de la vérité des faibles, en oubliant que la vertu peut mener au terrorisme d’État. Quant à Marine Le Pen, elle joue plus finement en agitant le marigot en coulisse tout en se rêvant en Bonaparte.

On ne gouverne pas par les bistrots, et quand les réseaux sociaux coiffent le tout d’une rhétorique fondée sur le complot et truffent les écrans d’images triées sur le volet pour abreuver les révoltes, le péril de ­l’autoritarisme est réel.

En écoutant bien, on se rend compte cependant que les gens des bistrots sont plus mesurés que ceux qui déblatèrent autour de leur barbecue dans l’idée d’un Grand Soir. Ils ne sont pas d’extrême droite ou d’extrême gauche, et l’abstention serait plutôt leur lot commun. La violence leur fait horreur même s’ils la comprennent. L’empathie pour les insurrectionnels les rend complices, sauf si quelques excités venaient à brûler leur voiture ou à briser la véranda où ils grillent leur cigarette.

Ils n’attendent qu’une chose, que les responsables de tout poil soient normaux, mais non pas au sens de François Hollande et de sa «  présidence normale  ». Ils aiment les rois plus qu’on ne l’imagine, mais guère les individus bardés de diplômes qui écoutent et prennent des notes. Ils préfèrent des hommes et des femmes qui incarnent un horizon, partageant leur ras-du-sol autour d’un verre.

Ce matin, leur jugement était sans appel devant les lycéens de ­Mantes-la-Jolie agenouillés les mains sur la tête, gardés par les forces de l’ordre : «  Ils ont fait les andouilles, ils sont punis.  » On comprend à ce moment pourquoi une certaine gauche «  bien-pensante  » ne pèse plus rien.