L’Émergence de l’Empire russe de Jean-Paul Guichard


Ce livre de Jean-Paul Guichard, le premier d’une série à venir sur l’Europe byzantine entreprise par l’auteur, vient opportunément nous rappeler la création, avec l’univers moderne, d’un espace européen bien différent de ce que fut l’espace romain. L’insistance est mise ici sur la séparation de ce qui allait devenir l’Europe, une division en deux pôles : Rome et Byzance-Constantinople, l’Occident et l’Orient. Impossible de ne pas saisir l’importance d’une telle division de l’Europe, même si elle ne condamne pas a priori toute «  forme d’unification  ». Où le travail historique de Jean-Paul Guichard accentue en revanche toute son originalité, c’est dans une longue investigation géopolitique des territoires «  est-européens  ». La démonstration traverse les siècles, construite, minutieuse, servie par une documentation massive et une érudition sans faille. Au centre du propos, le déploiement progressif d’une «  Nouvelle Russie  », dès le xviiie siècle, à l’initiative de Pierre le Grand et de Catherine II, conduisant à accroître le territoire vers la Pologne d’une part, et le long de la rive nord de la mer Noire d’autre part. Boulimie de terres, de possessions immenses, de principautés, permettant, selon les acteurs eux-mêmes, une solide défense de toute incursion au «  cœur de la capitale  ». Plus importante encore, outre l’accès à la mer, la colonisation de l’Est, la conquête de la Sibérie, avancée décisive mobilisant l’imaginaire d’une interminable expansion. D’où la comparaison faite par l’auteur avec la conquête américaine, laquelle redessine avec une ampleur inégalée l’espace de l’Amérique du Nord. Déploiement vers l’ouest pour l’une, déploiement vers l’est pour l’autre, celui-ci étant d’ailleurs en partie minoré ou oublié par beaucoup. Alors que les exemples s’ajoutent, que les assujettissements se multiplient, «  pénétration  » aussi lente et patiente qu’irrémédiable. Avec la Russie, un État aux limites toujours repoussées, toujours reformulées, s’impose alors, dans la sphère des nations, «  au sein  » même de l’Europe, et plus encore «  face  » à elle, avec l’ambiguïté toujours actuelle que l’on sait. Le territoire se rêve immense, démesuré. Nombre de conséquences s’imposent : «  L’expansion doit désormais être mise en relation, non plus seulement avec l’économie rentière des grands domaines et avec les relations entre ceux-ci et l’État, mais compter aussi avec les intérêts du négoce international, des promoteurs des infrastructures de transport et des industriels.  » Un «  grand État  » s’oppose dès lors aux autres, tout en leur dictant des relations obligées, aussi nombreuses que complexes. Dernière originalité, la manière dont cette Russie du xviiie siècle, cet État engageant délibérément sa «  grandeur  », s’est voulu être la «  Troisième Rome  ». Novation considérable, engageant comme un «  coin  », un axe ou un ajout selon les cas, un vaste espace autonome, inédit quoi qu’il en soit, entre l’Orient et l’Occident.

 

L’Europe byzantine jusqu’à Catherine II, L’Harmattan, 2018
248 p. 26 €