Capture écran entretien Youtube. | Éditions du Seuil, 2017
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Histoire de la fatigue et conquête de l’intériorité

entretien avec

Georges Vigarello

Georges Vigarello, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, historien des pratiques du corps, a fait l’amitié à la revue Esprit de nous recevoir chez lui, à Paris, le 21 avril 2021. Nous l’avons interrogé sur l’histoire de la fatigue, qui fait l’objet de son dernier ouvrage1.

Vous accordez une attention particulière à la fatigue liée aux déplacements au Moyen Âge. Que nous apprennent les voyageurs ?

Je n’ai pas voulu me contenter d’une description de la fatigue. Je me suis demandé qui était fatigué, et quelles étaient ou sont les fatigues exprimées ou tues – notamment, pour celles-ci, la fatigue ouvrière, effacée des discours du Moyen Âge, mais qui va prendre de l’importance dans la société industrielle. Mes questions étaient donc les suivantes : qu’est-ce que la fatigue nous dit sur la société ? Et qu’est-ce que la société fait de la fatigue ? Une manière de donner le sens le plus étendu au sujet choisi.

Je suis parti du Moyen Âge parce qu’il constitue l’orée de la société moderne. Le Moyen Âge renvoie à trois grands types d’acteurs de la fatigue : les combattants, importants parce qu’ils protègent la société médiévale ; ceux qui se déplacent, révélant la conception médiévale de l’espace et des relations ; et les religieux, qui se sacrifient pour les autres.

Les romans médiévaux s’attardent considérablement sur la valeur du combattant. Cette valeur concerne également les chevaux : les meilleurs chevaux sont ceux qui résistent à l’essoufflement. Le combat a d’autant plus de valeur, par exemple, qu’il dure longtemps et le combattant a d’autant plus de valeur qu’il sait lui-même résister dans la durée. La fatigue du combattant nous dit donc quelque chose de la culture et de la société médiévales.

Ceux

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Georges Vigarello

Spécialiste de l'histoire de l'hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps.   L’ensemble du travail de Georges Vigarello porte sur l’histoire des représentations et pratiques du corps. Il obéit à un projet bien particulier : montrer combien ces représentations et pratiques révèlent, dans leurs trajets historiques, des changements majeurs de culture sinon de…

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Les enquêtes de santé publique font état d’une épidémie de fatigue dans le contexte de la crise sanitaire. La santé mentale constitue-t-elle une « troisième vague  » ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg, est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence, dans des sociétés où l’autonomie est devenue la condition commune. L’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Cette dernière vient en retour révéler la société dans laquelle nous vivons – et celle dans laquelle nous souhaiterions vivre. À lire aussi dans ce numéro : archives et politique du secret, la laïcité vue de Londres, l’impossible décentralisation, Michel Leiris ou la bifurcation et Marc Ferro, un historien libre.