Suites au désert de Philippe Thireau
La langue, elle, ne cherche pas la mesure. Elle avance par secousses. Ellipses. Reprises.
Ça commence dans un bar de Belleville et ça finit dans le sable. Entre les deux, des corps, des os, des voix qui cognent. Suites au désert ne raconte pas : il déroule, il incante, il martèle. Lili d’abord. Lili à l’os. Fille venue de Miliana, traînée dans les regards, portée par son chant. Elle ouvre les cuisses comme on ouvre un livre, elle les referme comme on claque une porte. Autour d’elle, des hommes, des femmes, un quartier. Ça vit, ça sue, ça crache. Pas de décor aimable : des escaliers poisseux, des commissariats fatigués, des cafés où le thé colle aux verres.
Puis le désert s’invite. Pas carte postale. Désert mental, mythologique, charnel. Isabelle Eberhardt traverse les pages comme un spectre tutélaire. Elle est invoquée, citée, mêlée à la chair de Lili. Les siècles se superposent : Hadrien et Antinoüs surgissent, enlacés, figés dans une éternité de marbre et de désir. Plus loin, l’ombre de François Augiéras passe, double brûlé dans le sable et les étoiles. Les références ne sont pas décoratives : elles forment un réseau, un souterrain. Antiquité, colonisation, banlieue contemporaine – tout circule dans la même phrase.
La langue, elle, ne cherche pas la mesure. Elle avance par secousses. Ellipses. Reprises. Scatologie et lyrisme dans la même respiration. Le trivial colle au mystique. On parle de bites, d’os, de foutre, puis de Voie lactée, de silence, d’absolu. Il y a du théâtre au milieu du roman, un dialogue halluciné entre un colonel et un éphèbe. Le texte se déplie, se diffracte. Roman, poème, scène, pamphlet parfois. Les registres ne sont pas hiérarchisés.
Ahmed, souteneur et prophète de trottoir, prend la parole. Il réécrit l’histoire de l’Afrique à hauteur de caniveau. Il harangue, il simplifie, il exalte. Le livre ne tranche pas. Il montre la fascination, la violence, la séduction du verbe. Lili encaisse les coups, puis disparaît vers un ailleurs saharien. Fuite réelle ou imaginaire, on ne sait pas. Le désert devient possibilité de recommencement ou simple mirage.
Il est question d’os du début à la fin. Os des esclaves, os des amants, os blanchis sous les étoiles. Le texte semble chercher ce « dernier os » dont il est fait mention, quelque chose d’inviolé sous la charogne des discours. Y parvient-il ? La question reste ouverte. On peut y voir une fresque éclatée sur le désir et la domination, sur les héritages coloniaux, sur la confusion des identités. On peut aussi y lire un long poème baroque, saturé, où le trop-plein menace parfois d’engloutir la figure humaine.
Suites au désert ne cherche ni à consoler ni à convaincre. Il expose. Il accumule. Il mélange le sacré et la fange. À chacun de décider si cette profusion éclaire ou aveugle, si la transe tient lieu de pensée ou si, derrière la poussière levée, quelque chose demeure.