Rancé. Le soleil noir de Jean-Maurice de Montremy


Rancé. Le soleil noir est l’écho d’un autre livre. En 1844, quatre ans avant sa mort, est en effet parue une Vie de Rancé par Chateaubriand. Commandée au vieux séducteur par son confesseur, taxée par Sainte-Beuve, lors de sa parution, de « véritable bric-à-brac », elle aurait dû être oubliée au profit des Mémoires d’outre-tombe et du Génie du christianisme. Mais voilà : cette biographie brève et romantique d’un moine réformateur du Grand Siècle a bénéficié, lors de ses rééditions au xxe siècle, de l’attention, entre autres, d’un Julien Gracq, et aussi de préfaces ferventes : Julien Benda, Marcel Jouhandeau, Henri Guillemin et d’autres s’y sont collés ; la plus étonnante, la plus brillante, restant pourtant celle de Roland Barthes en 1965. Au point qu’on a parlé d’un nouveau « sous-genre littéraire », celui des « préfaces à la Vie de Rancé »… Pourquoi tant d’admiration pour cet ultime texte de François-René ? C’est que tout mal ficelé qu’il est et dépourvu de « sérieux » selon Sainte-Beuve, c’est un objet littéraire surprenant, unique en son genre, sur un sujet a priori assez banal.

Qui était en effet Rancé, dont Jean-Maurice de Montremy raconte la vie ? Un réformateur religieux. Issu d’une famille de la noblesse de robe plutôt bien dotée et très présente à la cour, Armand Jean Bouthillier de Rancé (1626-1700) doit son prénom à son parrain, le cardinal de Richelieu. D’abord destiné à la carrière militaire, il est réorienté vers l’état clérical pour des raisons de famille et… de bénéfices ecclésiastiques bien compris. Il fait de brillantes études à Paris jusqu’à son doctorat en Sorbonne (1655). Ordonné prêtre en 1652, c’est un abbé mondain, promis, avec un oncle Victor archevêque de Tours, à un avenir important dans l’Église de France – même si Mazarin lui refuse en 1657 le poste de coadjuteur en raison de ses choix politiques en faveur de la Fronde et du cardinal de Retz. C’est un autre événement, dramatique, qui va interrompre ses succès « dans le monde ». En 1650, Rancé avait fait la connaissance de Marie d’Avaugour, duchesse de Montbazon, veuve de quatorze ans de plus que lui, dont les contemporains louent la beauté, l’esprit et la langue acérée. Probablement devenue sa maîtresse, elle tombe malade en 1657 et meurt en trois semaines, à 46 ans. Absent au moment où elle s’éteint, Rancé aurait été foudroyé en découvrant le cadavre étendu sur son lit de mort, la tête décollée (pour faire entrer le corps dans le cercueil). Une expérience atroce, qui change le cours de sa vie : après des mois de retrait de sa vie d’avant, il entreprend en 1662 de réformer, à Soligny dans l’Orne, l’abbaye de la Trappe en complète déshérence.

Commence alors un programme de réformes d’une dureté inimaginable : il s’agit, en entrant à la Trappe, de se préparer à y mourir en vivant des privations quasi suicidaires. Les candidats à cette ascèse extrême, si peu désirable et pourtant désirée, ne manquent pas. S’y retrouvent des « blessés de la vie », d’anciens reîtres venus à résipiscence, des gens du monde revenus de leur vie dissolue, mais aussi des moines cisterciens et chartreux qui trouvent trop mou le régime – au sens propre – dans leur ordre pourtant rigoureux. Les recrues de Soligny non seulement ne se plaignent pas des austérités inhumaines imposées par le refondateur, mais lui en réclament constamment de pires. Quand sonne l’heure de la mort pour laquelle ils sont en compétition, on les couche nus sur de la paille, et la communauté est invitée à suivre l’agonie du moribond et à guetter le moment exact où il meurt, son grand passage. On est ici dans l’envers de la Cour, d’où pourtant l’on accourt (sans être soumis au régime effroyable des moines) pour visiter et consulter ce « soleil noir » qui est au fond la mauvaise conscience de celui qui brille à Versailles, sous le régime luxueux et festif du roi qu’on compare à cet astre. Mais Rancé est alors paradoxalement confronté à l’épreuve d’un succès spirituel inattendu, d’une célébrité qui le soustrait à son aspiration au retrait radical d’un monde de perdition et le mêle aux querelles politico-religieuses comme aux drames intérieurs du xviie siècle, encore médiéval mais ayant déjà un pied dans le siècle des Lumières. Rancé a quitté la Cour, mais la Cour vient à lui. Ses écrits divers ont du succès « dans le monde » – et aussi le don d’irriter, dans et hors de l’Église. Sa fin de vie, avec un secrétaire véreux qui tente de régler à ses propres fins la succession à la tête de la Trappe, est difficile.

En ressuscitant, avec tous leurs excès et leurs tensions, le contexte culturel et la tradition spirituelle de cette facette sombre du Grand Siècle, Jean-Maurice de Montremy fait revivre, au fond, une autre folie de l’âge classique, celle d’une autodestruction qui répond à sa folie de la grandeur. Et il le fait d’une écriture alerte, presque allègre, qui ne manque pas de causticité, d’où une lecture très agréable.

Dans la foulée de ce travail de reconstruction historique, il a aussi reconstruit les dix dernières années (de 1690 à 1700) compliquées de l’abbatiat de Rancé : ses infortunés successeurs eurent affaire à une forte opposition et durent diriger le monastère, tandis que le « saint » refondateur se trouvait encore bien présent dans les murs (même s’il était le plus souvent à l’infirmerie). Le titre, Les Hivers et les Printemps, suggère fort bien les écarts qui continuent d’agiter la vie d’une communauté dont la porte se voulait fermée sans appel et définitivement, mais où les bruits du monde n’ont cessé de faire retour par la fenêtre1.

  • 1. Jean-Maurice de Montremy, Les Hivers et les Printemps, Paris, Nuvis Éditions, 2022.
Nuvis Éditions, 2022
370 p. 21 €