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Passage d’Orphée

septembre 2021

Les deux derniers recueils de Philippe Jaccottet, La Clarté Notre-Dame et Le dernier livre de Madrigaux, présentent une poésie soucieuse d’authenticité et de musique, qui s’efforce de saisir ces moments de grâce dont nos quotidiens sont traversés et veut avant tout rendre justice à la singularité du monde perçu.

La publication de deux minces recueils de Philippe Jaccottet, l’un en prose, dans la droite ligne des Semaisons, l’autre dans une écriture poétique plus classique mais libre dans sa forme, inspirée au départ par la musique de Monteverdi et par nombre d’images italiennes, suffirait à donner une idée de l’œuvre du poète occupé, sa vie durant, par la quête d’une écriture authentique et sincère.

Jaccottet fut à la fois à l’écart de ses contemporains mais enraciné dans la profondeur du monde. Les deux livres sont comme l’épure de l’œuvre entière. Il semble bien que sa reconnaissance tienne au sentiment de confiance qu’il éveille chez son lecteur. Jean Starobinski le soulignait : « La confiance qu’il éveille en son lecteur, sans doute la doit-il à la règle qu’il s’impose à lui-même et qui l’oblige à se porter caution de chaque mot qu’il écrit. […] Le péché majeur, pour lui, serait de ne pouvoir à tout instant contresigner sa poésie par les gestes de la vie, par les nuances authentiques du monde perçu1. » Le poète lance, de fait, un défi immense à l’écriture, tant elle est sujette aux effets de dispersion ou d’enlisement de l’image, mais sa poésie a conquis une audience large par « l’exigence constante de véracité ». Or Le dernier livre de Madrigaux comme La Clarté Notre-Dame se donnent à lire comme une invite poétique qui reprendrait une fois encore le chemin d’Orphée. Rien qui ne doive nous surprendre : « Quelquefois, comme au croisement de nos mouvements (ainsi qu’à la rencontre de deux regards il peut se produire un éclair, et s’ouvrir un autre monde) il m’a semblé deviner […] Autant se remettre en chemin2. »

Dans les nouveaux fragments subtils et déliés, le poète y affirme encore sa volonté d’« opposer à ce qu’il y a de plus lourd et de plus démesuré ce qui se fait de plus frêle et de moins visible, à l’énorme avalanche, le mouvement d’une nymphe3 ». Par quel travail aujourd’hui ? La poésie y conserve-t-elle toujours le sens le plus essentiel ? Suivre les pas d’Orphée, ou plutôt reprendre son chemin, cela signifie sans doute, pour Jaccottet, préserver la musicalité du vers et son harmonie, donner à entendre. Cela implique aussi de se situer dans le langage poétique contemporain : faire coexister la séduction du nihilisme et l’exigence du vrai, révéler la vérité en formulant aussi son contraire et la négation. Jaccottet avait parfaitement compris cette position de la seconde moitié du xxe siècle à propos de René Char, en écrivant en 1957 : « Trouver un mode de vie et, du même coup, pour le poète, trouver une forme d’expression qui saisisse, tout en la laissant passer, l’étincelle de la vie4. »

Pour Jaccottet, qui a longtemps accordé le vers classique et la prose de l’écrit fragmentaire, l’émoi et le saisissement dépassent la contemplation : un ciel d’hiver d’un matin de 2016 appelle le « moment du manteau déchiré, du corps déchiré, et trop souvent des tortures sans aucune excuse pensable ». Comme pour le reste de l’œuvre, dont la tonalité est devenue de plus en plus franchement fragmentaire, il n’était nullement question de s’enfermer dans des catégories figées. Seule compte la démarche de la pensée et du langage. Une relation avec le lieu, le livre, le tableau ou la musique suffit à trouver la note juste. À l’instar d’Ungaretti ou de Hölderlin, le poète entre en relation avec le fugace ou le précaire, ce que Jaccottet nomme « l’expérience poétique5 ».

L’habitant de Grignan, amoureux de la marche et de la terre, cherchera toujours à aller vers le simple sans s’éloigner du spirituel et, parfois, d’une forme de prière. Ainsi, tout naturellement, la petite cloche des vêpres du couvent de la Clarté Notre-Dame « défiait le langage, comme tant d’autres paroles lointaines – et ce frêle tintement durait, insistait, vraiment à la manière d’un appel, ou d’un rappel ». Puissance dispersée, la vérité ne peut être que fragmentaire, tel est l’enseignement délivré encore par la lecture des deux recueils. Ici, la formulation de Philippe Lacoue-Labarthe, « le poème doit se frayer passage entre silence et discours », s’applique plus que jamais, tant il est vrai que chaque poète doit se frayer un passage. L’être singulier du poète s’efface dans « la nuit du logos6 » et, dans cette expérience amère, la finitude du monde n’en finit pas d’indiquer, dans sa langue rêvée, l’expérience étrange et infinie du monde, celle qui côtoie les limites de l’humain : « Et maintenant, tu te retrouves seul devant le feu/ dans ta cabane./ Les flammes semblent étouffer le bois comme du lierre./ N’y a-t-il vraiment plus ici d’autre ombre que toi7 ? »

La traversée singulière de l’existence, au contact de cet indicible, de l’infini, d’un dieu possible, de la mort ou du silence ne se fera qu’au seuil de l’ineffable. La poésie peut en rendre compte et il est toujours temps, pour le poète, de rappeler l’aphorisme rencontré chez le familier Hölderlin : « Énigme ce qui sourd pur. » La poésie est pensée, comme la réflexion du fragment prosaïque touche à l’indicible. Cette ligne de l’esprit et de l’écriture, Jaccottet s’y tient depuis longtemps, et surtout l’affirme en un moment où il se trouve convaincu que la poésie doit « retrouver au milieu d’un monde délabré, dans le cours d’une vie des plus banales, une clarté native, originelle, commune à tous, et à la revivifier dans un langage mesuré, accordé aux incertitudes du présent8 ». Pour ce faire, il faut d’abord accueillir le silence et laisser place à ce qu’il nomme l’ignorance : « Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais/ (le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre), / et j’attends qu’un à un mes mensonges s’écartent9. » La poésie sera faite des résonances du vrai, guidée aussi par l’émotion, dût-elle laisser entendre qu’un « je ne sais quoi », mystérieux et captivant, invite à parcourir les chemins. Entre exaltation, euphorie et mélancolie, mais surtout, en restant fidèle à ses qualités propres, convaincu que la poésie concerne « ces paroles à l’infini où il n’est question que du mortel et de l’inutile10 », Jaccottet a poursuivi aussi l’enjeu d’une dimension éthique. La poésie se veut en effet ici altruiste parce que lyrique et ne saurait ainsi demeurer isolée, tournée sur elle-même, alors qu’elle porte en elle les sources du partage de l’expérience. Elle est méditation sur la musique, la peinture et le travail des autres poètes dont il a toujours parlé : Hölderlin, Rilke, Goethe, Leopardi ou Dante.

Depuis Requiem (1948), hommage aux jeunes résistants assassinés dans le Vercors, aux deux derniers recueils, le texte poétique se veut sans concession pour la facilité de l’image, authentiquement tourné vers le partage vigilant de l’expérience de la vie. De la reconnaissance et de l’amitié indéfectible avec Gustave Roud, Jaccottet a tiré les leçons d’une participation au réel et voit chez les romantiques allemands, en particulier Hölderlin et Novalis, une adhésion manifeste au monde extérieur dont il tire les leçons dans son écriture et sa propre existence. Chez Novalis, le célèbre fragment sur le paradis, maintes fois commenté par Gustave Roud, agit comme une véritable leçon : « Le paradis est dispersé sur toute la terre, c’est pourquoi on ne le reconnaît plus. Il faut réunir ses traits épars, rendre de la chair à son squelette11. » Or c’est ici une véritable clé de lecture des deux derniers recueils. À l’instar de l’enseignement de Musil dont il traduit L’Homme sans qualités, il se méfie de la condition de l’homme réduit à l’anonymat d’une société fourmilière, l’homme des vérités banales. Au contraire, l’impressionnisme et l’incandescence des deux ouvrages nous invitent à une jouissance esthétique de la poésie, nous intriguent et rassurent simultanément, parce que le point de départ de la réflexion se trouve dans l’environnement familier de Grignan. La Clarté Notre-Dame apparaît au marcheur « au fond de son vallon » après « un grand paysage descendant en pente douce », dans un climat et des circonstances les plus ternes, silencieuses et sans nuance, un « très ample espace, presque sans couleur, et que ne trouble aucun bruit, de sorte qu’on pourrait le trouver triste ». Il est ainsi fréquent que la promenade la plus familière du poète le conduise à un état de perception sensorielle ouvrant les perspectives les plus vastes, comme le cerisier du Cahier de verdure dont la lumière « survivante, son foyer n’étant plus visible, semble émaner de l’intérieur des choses et monter du sol ». Le paysage coutumier conduit vers une métamorphose de ce que les sens perçoivent ordinairement, comme la cloche qui fait ressurgir une « région d’enfance, une part d’enfance ».

Le pays d’Arcadie n’est jamais très éloigné des souvenirs et de l’imaginaire de Jaccottet, rendu sensible dans la rêverie italienne dont le paysage de Grignan le rapproche. Pourtant, les jardins de Toscane pourraient aussi masquer l’Île des morts enténébrée d’Arnold Böcklin. On se sentirait presque accompagné de Virgile et de Dante dans la réminiscence de trois dames aperçues à contre-jour, « auréolées par le timide soleil d’avril, portant toutes trois de légères robes blanches », mais en imaginant pouvoir monter avec elles dans quelque barque, le poète voit « [ses] mains déjà tachées par l’âge12 ».

Il reste pourtant la force et la puissance des images contenues dans Le dernier livre de Madrigaux, la beauté de l’instant que suggèrent à plusieurs reprises les images de l’incandescence, comme le souvenir des Géorgiques quand les abeilles, tant aimées des dieux, renaissent « moins brûlantes mais non moins dorées, / éparpillez-vous sur toute la soie de la nuit ». Le dernier livre de Madrigaux offre encore la possibilité d’une exaltation lyrique de l’âme, d’un « débordement de la lumière ». Ici, le poète peut chanter les couleurs des Triomphes : « vert, rose et bleu », rendant présentes avec force les toiles de Salviati, de Giordano mais surtout le Poussin d’Hélios et Phaéton qui prendrait si naturellement sa place dans le paysage de Grignan.

  • 1.Jean Starobinski, « Préface », dans Philippe Jaccottet, Poésie (1946-1967), Paris, Gallimard, 1971.
  • 2.P. Jaccottet, Paysage avec figures absentes, Paris, Gallimard, 1970.
  • 3.P. Jaccottet, La Promenade sous les arbres, Lausanne, La Bibliothèque des Arts, 1957.
  • 4.P. Jaccottet, L’Ignorant, Paris, Gallimard, 1958 (repris dans Poésie, op. cit.).
  • 5.P. Jaccottet, La Promenade sous les arbres, op. cit.
  • 6.Francis Ponge, Le Grand Recueil, trois volumes, Paris, Gallimard, 1977.
  • 7.P. Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux, Paris, Gallimard, 2021, p. 41.
  • 8.Hervé Ferrage, Philippe Jaccottet : le pari de l’inactuel, Paris, Presses universitaires de France, 2000.
  • 9.P. Jaccottet, L’Ignorant, op. cit.
  • 10.Paul Celan, Le Méridien [1960], trad. par André du Bouchet, illustrations de Jean Capdeville, Paris, Saint-Clément-de-Rivière, 1995.
  • 11.Novalis, Les Disciples à Saïs, Hymnes à la Nuit, Journal intime, trad. par Gustave Roud, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2002. Voir aussi Gustave Roud, Essai pour un paradis, dans Écrits, t. I, Lausanne, Bibliothèque des Arts, 1978.
  • 12.P. Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux, op. cit., p. 18.

Hervé Menou

Hervé Menou est maître de conférence en Littérature française à l'Université d'Angers.

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