Kali Yuga sous la dir. de Sophie Nauleau et André Velter


L’édition du premier numéro de la revue Kali Yuga prouve qu’il est encore possible de faire circuler des paroles essentielles dans un volume en papier et au format séduisant. Dès la couverture, ce projet innovant souligne avec humour qu’il se plante là « pour passer en revue la fin du monde », porté par un dessin du grand Enki Bilal. Ce côté volontairement apocalyptique renforce l’aspect utopique de cette entreprise que nous proposent Sophie Nauleau et André Velter. Cette « échappée annuelle » s’inscrit dans les pas de la revue Caravanes, que le même André Velter a longtemps réalisé avec Jean-Pierre Sicre aux éditions Phébus avec un même esprit nomade et exigeant.

Son titre est inspiré par la sagesse hindoue et nous invite à refuser la frénésie galopante des utopies sanglantes qui ont marqué notre temps. Cette publication nous offre des sourires qui défient la réalité à laquelle le monde nous astreint. Cette échappée mérite son nom et offre non seulement une évasion consistante, mais aussi une idée de ce que peut proposer le meilleur de la littérature et de la création. Avec superbe, elle se moque des frontières et des limitations, se méfie des clichés et du prévisible, et nous permet de côtoyer des voix et des formes très distinctes. Cela passe par des traductions de nombreuses langues, faisant cohabiter les mots de continents lointains. Certains lieux sont privilégiés, comme l’Inde, la Grèce, le Mexique et bien sûr la France, mais ces dominantes ne se font pas sentir, tant les styles de ces traditions varient d’un texte à l’autre. Ils ne sont pas enfermés dans des genres littéraires attendus. La poésie représente peut-être la majorité des contributions, mais aucune esthétique ne domine : les méditations liées aux déambulations d’Edith Bruck sont un contrepoint aux vers, denses et étroits, d’un Ludovic Janvier ou à ceux, au bord de l’abîme, de Michel Houellebecq. Pas de chef de file ou de courant majoritaire : seule l’originalité de chaque auteur en ressort. Les expressions se mêlent et certaines participations sont plus du ressort du récit ou de l’essai, mais parfois les textes n’obéissent pas à des critères de classification précis. Pascal Quignard, par exemple, y brille en ouverture avec une méditation qui sait mêler la réflexion au flux d’un récit. Ce refus d’entrer dans des cases est bien le point commun de cet ensemble imposant. L’ouverture ressentie est telle que certaines participations échappent aux mots, avec les photos marquantes de Raghu Rai ou les dessins superbes d’Enki Bilal (présentés par Ernest Pignon-Ernest).

Kali Yuga accueille des expressions et des voix sensiblement distinctes, qui jouissent de notoriétés tout aussi diverses : les grand noms (par exemple Adonis, Quignard, Atiq Rahimi, Bartabas ou André Velter lui-même, qui propose un de ses textes à deux mains avec son complice Zéno Bianu) alternent avec des présences à la renommée plus confidentielle. Cette oscillation dans la déambulation du lecteur rend le voyage plus excitant et la curiosité légitime que suscitent ces pages pousse à poursuivre la traversée. Dans le texte introductif, l’éditeur donne le ton. Si le mot « cycle » revient souvent, pour souligner combien la pensée hindouiste compte de vertus qui combattent nos angoisses, il est étonnant de suivre une litanie marquée par les mots « nous cherchons avec… » : les auteurs de ces pages sont là pour inviter à la recherche et ne poussent en aucun cas à la certitude ou à la démonstration. Cette longue et belle échappée est au service de la curiosité et du doute créatif ; elle tourne le dos aux certitudes et aux affirmations hâtives. Elle invite plus qu’elle n’oblige. Comme toutes les grandes publications, Kali Yuga contient sa propre vision de ce qu’est la littérature. En nous donnant des textes aux résonances variées, elle réussit néanmoins l’étrange pari de nous donner cette sourde sensation d’unité qui fait la force des grandes revues. Cette homogénéité garde un caractère mystérieux et en fait le charme. Avec sa dimension hors norme, Kali Yuga doit nous durer un an. Nous attendons le numéro 2 avec appétit.

Échappée annuelle de création et survie, Hardies, 2025
456 p. 39 €