Sur l’amitié. Et autres écrits de Siegfried Kracauer
Trad. par Simon Ejdenbaum et Chloé Minjon-Cabresin
Les articles réunis dans ce volume montrent qu’avant de devenir marxiste, Kracauer n’était pas insensible aux sirènes du nationalisme allemand.
Ces textes de jeunesse, écrits alors que Sigfried Kracauer travaillait comme journaliste au Frankfurter Zeitung, proposent une critique romantique de la modernité, marquée par la figure tutélaire de Goethe. Dans son introduction, Enzo Traverso inscrit l’auteur dans la homeless left de la république de Weimar, cette gauche ni social-démocrate, ni communiste, mais marxiste, et qui a conscience de la nécessité de combattre Hitler (on peut également y loger Ernst Bloch et Walter Benjamin).
L’article sur l’amitié (1917) distingue les liens amicaux de l’amour, des rapports de camaraderie, des relations professionnelles et des simples connaissances, pour le définir comme « l’harmonie des personnalités ». Il est conçu après la rencontre de Kracauer avec Theodor W. Adorno, encore adolescent et de quatorze ans son cadet, avec qui il lisait la Critique de la raison pure tous les samedis pendant plusieurs années. Dans sa correspondance, « Friedel » demande à « Teddie » s’il est habité par « le même feu qui brûle », et ce dernier répond – alors qu’ils ont chacun rencontré leurs futures épouses respectives – qu’il lui reste « fanatiquement fidèle ».
L’article « Nietzsche et Dostoïevski », écrit au début des années 1920, fait l’hypothèse que « l’éthos allemand et l’éthos russe se livrent aujourd’hui un combat pour la suprématie » : au surhomme nietzschéen s’oppose l’idiot de Dostoïevski, « l’homme christique accompli, rendu dans la communauté des catins et des meurtriers afin de rallumer en eux l’étincelle du bien au flambeau de son amour ». Kracauer se montre également sensible à la Théorie du roman (1920) de Georg Lukács : « Dès que l’unité est perdue, que le monde se fissure, que l’existence perd son essence, l’heure historique du grand roman est venue. » En particulier, il est sensible à sa veine romantique, nostalgique d’une unité de sens perdue et dans l’attente messianique du génie qui la rétablira.
Les articles réunis dans ce volume montrent qu’avant de devenir marxiste, Kracauer n’était pas insensible aux sirènes du nationalisme allemand. Mais il écrit en 1934 que « l’obéissance aveugle au Führer est le prix que la jeunesse allemande paie pour l’exaltation débridée de son âme », et il place ses espoirs dans la jeunesse française. Enfin, Kracauer loue le « réalisme révolutionnaire » de Trotsky et l’idée qu’une révolution ne peut être victorieuse que si elle vient d’en bas, des « profondeurs élémentaires », c’est-à-dire des mouvements sociaux.