Cendrillon au pays des soviets. Être mère, belle-mère et belle-fille à Samarcande, « cité sans hommes » d'Anne Ducloux
Préface de Sophie Caratini
Chaque année, des dizaines de milliers de touristes visitent Samarcande, ville d’Ouzbékistan célèbre pour sa part antique et médiévale exceptionnellement conservée. Quand ils ont fini leur périple dans un pays qui conserve aussi d’autres trésors et attraits historiques, ils peuvent avoir l’impression légitime d’avoir été dans un pays moderne, devenu indépendant en 1991 – sans que soient effacés, loin de là, les héritages positifs et négatifs de l’Union soviétique et l’influence, aujourd’hui, de la Russie.
C’est dans ce pays que s’est rendue en 2002 l’anthropologue Anne Ducloux pour étudier le chamanisme. Or elle découvre un pays de tradition patriarcale, patrilinéaire et patrilocalisée, mais où se sont considérablement rétrécis le nombre et la place des hommes, décimés par la violence et l’alcool, les guerres soviétiques, le sous-développement économique qui les pousse à émigrer, laissant le champ libre aux femmes, ou à un monde de femmes, voire à un huis clos de femmes. Son objet d’étude devient alors la reconfiguration du système patriarcal ouzbek et de la vie domestique sous un patriarcat défaillant, la soumission maintenue des jeunes aux aînés – en particulier celle des belles-filles aux belles-mères, souvent veuves, à leur tempérament autoritaire et à leurs calculs retors pour sauvegarder des intérêts divers et variés. Le jour même de son mariage, la jeune mariée, achetée (ou vendue) grâce à une « dot » plus ou moins élevée versée à ses parents, doit impérativement intégrer la maison du mari choisi par sa mère, un mari éventuellement inconnu d’elle, ou connu mais plus d’une fois accepté à contrecœur. Elle sera alors soumise à sa belle-mère et à son service exclusif, d’autant plus que, comme son beau-père, son mari sera absent… La principale exigence à son égard, c’est de procréer des fils, et elle peut le désirer d’autant plus qu’elle-même, un jour, sera ainsi en position de devenir une belle-mère puissante sur sa bru. Ainsi, en Ouzbékistan, « les femmes acquièrent de la considération en procréant des fils, de l’autorité en devenant belles-mères et un pouvoir quasi absolu lorsqu’elles deviennent veuves ». Ce système patriarcal, patrilinéaire et patrilocal assuré par les femmes, avec au sommet la « toute-puissance des veuves mères de fils », de « matriarches » ou de « femelles (alpha) dominantes », est susceptible de générer maintes violences domestiques, déséquilibres, rancœurs et désespérances psychologiques chez les brus qui n’ont pas encore atteint ce rang ou sont empêchées d’y accéder par les aléas de la vie.
Venue observer des pratiques chamaniques, Anne Ducloux se trouve ainsi de plus en plus immergée et « prise » elle-même dans la toile de relations domestiques tourmentées, familiales et intimes, entre femmes d’origine, d’âge, de formation, de profession, de cultures diverses. On invite parfois explicitement l’anthropologue venue d’ailleurs à entrer dans le jeu, à donner son avis voire à prendre parti dans les multiples rivalités, jalousies, dissensions, soumissions, alliances et renversements d’alliances qu’elle découvre : une situation de médiation dans les affaires et les conflits entre mères, filles, belles-mères et belles-filles, qui l’affecte et l’inquiète, voire l’exaspère. Mais c’était sans doute le prix à payer pour un livre original et passionnant, avec nombre d’histoires pittoresques sur une sorte de no man’s land ou d’entre-deux invisible, un secret qui est encore une réalité : la vie quotidienne des femmes restée en régime patriarcal dans des sociétés et des villes d’apparence très modernes, envahies, comme Samarcande, par des foules de touristes qui ne voient ou ne pressentent rien de ce qui se joue en coulisse. Le grand écart invisible entre une modernité apparente, ici celle de la ville moderne post-soviétique, et la réalité domestique vécue par les femmes et les filles est devenu, vu de loin, intolérable.