Notes de lecture

Dans le même numéro

En lutte contre les dictatures de Roselyne Chenu

La chute du Mur, en 1989, n’a pas signifié la «fin de l’histoire», mais du moins a-t-elle mis fin à l’imposture totalitaire à l’Est et ailleurs. Elle a hélas entraîné aussi une perte de mémoire massive, non seulement sur ce que fut cette imposture, mais aussi sur nombre de valeureux combats (et combattants) pour la liberté, tant dans les pays opprimés que dans les États libres de l’Ouest. Une de ces institutions au service de la liberté de penser et d’agir, le Congrès pour la liberté de la culture, et ses nombreuses activités (organisation de colloques, création de revues, bourses de voyages et d’études, envois de livres…), sont rappelées dans ce livre grâce à un témoin direct : Roselyne Chenu y fut en effet employée de 1964 à 1974, comme assistante du poète Pierre Emmanuel, « directeur Europe » de l’institution, créée en 1950 lors d’un rassemblement à Berlin de 118 intellectuels d’Europe de l’Ouest et des États-Unis pour défendre la «liberté de la culture». Le Manifeste aux hommes libres qu’ils signèrent (rédigé en grande partie par Manès Sperber et présenté par Arthur Koestler) sera la charte du Congrès – un nom quelque peu trompeur puisqu’il s’agissait d’une institution durable créée dans la foulée. R. Chenu décrit avec précision, de l’intérieur, ce que furent son histoire et ses actions multiples et variées en faveur de toutes les libertés dans le monde. Comme témoin de première main, elle livre non des secrets, mais des renseignements sur des débats et des décisions internes, ou les dessous de nombre de décisions qui resteraient ignorées sans elle. Ce faisant, elle raconte aussi, avec une discrétion de bon aloi, ce que fut sa part propre. Son récit, d’une grande sincérité, ne cache pas des échecs et des limites, en particulier la crise de 1967, quand la presse révèle le financement indirect du Congrès (et aussi, entre autres, de revues…) par la CIA, via des fondations américaines ayant pignon sur rue (comme la fondation Ford). Bien que l’action du Congrès ne se limitât pas à la défense des libertés dans les régimes communistes et qu’elle se fût toujours opposée aux dictatures de droite, le scandale fut considérable, dans un contexte de fort anti-­impérialisme américain (guerre du Vietnam). Il fournissait une arme de poids aux communistes qui avaient, au moment de la fondation du Congrès en 1950, tenté d’empêcher toute comparaison entre Hitler et Staline. Près de sombrer, le Congrès survécut pourtant grâce aux efforts de Pierre Emmanuel en particulier, sous le nom plus approprié d’Association internationale pour la liberté de la culture, jusqu’en 1978. Elle disparut, victime du manque de financements. Une histoire bien connue ailleurs, pour d’autres associations nées après guerre, mais le préfacier, Alfred Grosser, semble penser que, de toute façon, elle serait devenu «inutile» dix ans plus tard, après 1989.

 

Le Congrès pour la liberté de la culture (1950-1978), Entretiens avec Nicolas Stenger, préface d’Alfred GrosserLe Félin, 2018
252 p. 22 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

Dans le même numéro

« Lancer l’alerte », un dossier coordonné par Anne-Lorraine Bujon, Juliette Decoster et Lucile Schmid, donne la parole à ces individus prêts à voir leur vie détruite pour révéler au public des scandales sanitaires et environnementaux, la surveillance de masse et des pratiques d’évasion fiscale. Ces démarches individuelles peuvent-elles s’inscrire dans une action collective, responsable et protégée ? Une fois l’alerte lancée, il faut en effet pouvoir la porter, dans un contexte de faillite des espaces traditionnels de la critique.