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Notes de lecture

Dans le même numéro

À l’épreuve de la violence de Bernard Cazeneuve

avril 2020

Bernard Cazeneuve relate ses dix-huit premiers mois passés à la tête du ministère de l’Intérieur (avril 2014-décembre 2015), dans un contexte marqué par trois phénomènes : le terrorisme islamiste, une montée générale de la violence, visible notamment dans les manifestations, et le changement d’échelle de la crise migratoire.

Si l’auteur consacre des pages intéressantes et émouvantes aux migrants de Calais ou au drame de Sivens, c’est bien le terrorisme djihadiste qui tisse le fil tragique de ce livre aux teintes sombres. Ainsi, le 13 novembre 2015, le ministre semble croiser dans la nuit la figure implacable du destin : « Dans ce chaos que je découvrais à proximité du Bataclan, une heure après l’ultime assaut, je croisai une jeune femme dont les épaules étaient entourées d’une couverture de survie, pour la protéger du froid mordant qui était arrivé avec la violence des attaques et dont le regard bleu, devenu hagard, contenait la faible lueur d’une joie éteinte, présente comme un souvenir lointain et contrastant avec un visage maculé de traces de sang. » Ces attentats sont l’épouvantable acmé d’une succession ininterrompue depuis la fuite hors du territoire français de la sœur de Mohammed Merah en mai 2014. Le gouvernement ne sera pas parvenu à en enrayer l’enchaînement, malgré de nombreuses initiatives que Bernard Cazeneuve décrit précisément : les lois antiterroriste (été 2014) et sur le renseignement (printemps 2015) ; les discussions entre ministres de l’Intérieur européens sur les échanges d’informations relatifs à la circulation des personnes au sein de l’Union ou le partenariat noué à Palo Alto avec les grands hébergeurs d’Internet pour prévenir la cybercriminalité ; enfin, le développement du système d’information du ministère, la création d’un centre de formation pour la gendarmerie et le renouvellement de l’équipement de la brigade anticriminalité…

L’aspect tragique du récit est conforté par la distance physique relative qui sépare toujours Bernard Cazeneuve des événements. Les cadavres de Charlie Hebdo ou du Bataclan ne sont pas évoqués, soit par pudeur de l’auteur, soit qu’il ne les a pas vus. Le téléphone portable joue un rôle de médiation singulier, pour être informé des événements et pour transmettre ses consignes. Le ministre évoque ainsi ses échanges télé­phoniques avec le préfet de police de Paris Bernard Boucault, lors de l’assaut du magasin Hyper Cacher, et avec le directeur de la gendarmerie nationale, le général Favier, lors de celui de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële où se sont enfermés les frères Kouachi. Dans la conversation, les paroles le disputent au silence et aux détonations, le contact à la solitude, l’attente, teintée d’impuissance, à l’action. C’est aussi par un coup de fil de son ami l’ambassadeur de France, François Zimeray, que le ministre apprend « en direct » la fusillade à l’arme automatique lors d’un colloque consacré, en février 2015 à Copenhague, aux rapports entre l’art, le blasphème et la liberté d’expression. La scène se rejoue une dernière fois avec le préfet de police de Paris au début des fusillades du 13 novembre : « La sonnerie retentit deux fois encore, comme un glas qui prévient de la mort un soir de guerre. La voix de mon interlocuteur est désormais couverte par le tintamarre des sirènes. Il me semble lointain, comme si une inéluctable tragédie s’apprêtait à le happer, en le soustrayant à nos échanges. Soudain je repense au cauchemar qui m’a souvent réveillé des années durant, qui me faisait céder à la panique lorsque la voix de ceux avec lesquels je conversais par téléphone s’étiolait peu à peu, jusqu’à disparaître en un souffle à peine audible, comme si la mort les avait emportés. » Le choc répétitif de l’horreur est tel que réalité et imaginaire mêlent leurs eaux troubles.

La relation entre la charge publique et l’expression des sentiments personnels est d’ailleurs un questionnement continu du livre. Le ministre donne la priorité à la vérité sur l’empathie et prône une communication factuelle, hostile à toute instrumentalisation politique telle que la pratiquent certains de ses collègues du gouvernement. Mais, au fil des mois, « la tristesse ne le quitte plus » et, à l’occasion des obsèques à Fontaines-sur-Saône de l’entrepreneur Hervé Cornara, décapité par l’un de ses salariés radicalisés, Bernard Cazeneuve ne peut retenir ses larmes.

Le positionnement du ministre vis-à-vis des hauts fonctionnaires qui le servent est un autre enjeu de son récit. Conjuguer respect, protection à l’égard de la presse et exigence est sa ligne de conduite, notamment sur la coopération et la transversalité face aux tentations ancestrales de la guerre des polices. La scène de «  la salle du fumoir  », située non loin du bureau du ministre, où sont réunis les principaux responsables de la police, de la gendarmerie, du renseignement et du parquet après l’attentat de Charlie Hebdo, l’illustre de manière frappante. Alors que la poursuite des frères Kouachi est engagée, le ministre réalise, en regardant une chaîne d’information continue, que le Raid se déploie dans les rues de Reims sans que l’autorité préfectorale ait été avertie et sans que la sécurité des citoyens ait été préalablement assurée. Il distille alors une colère froide : «  Dans le contexte, nul n’attend la réalisation de prouesses policières, au terme d’une classique rivalité entre les services, mais simplement la capacité de l’État à protéger ses citoyens par la mobilisation totale de l’ensemble des moyens dont le ministère de l’Intérieur dispose.  »

Stock, 2019
220 p. 20,90 €

Jérôme Giudicelli

Ses études littéraires l'ont mené, après un passage par l'ENA, aux questions du travail, notamment de la formation professionnelle, vue à l'échelle régionale, puis nationale. Il est désormais fonctionnaire territorial en région pays de la Loire. Il reste fidèle à l'analyse littéraire et cinématographique à travers ses interventions sur l'actualité des livres et du cinéma.…

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