Yann dans la nuit de Julie Brafman

Julie Brafman met de côté les leçons pour ne retenir que ce qui compte vraiment : le désir et l’écriture.


Comment écrire Duras aujourd’hui ? Comment écrire les vies qui ont été les siennes, les hommes qu’elle a aimés ? Ces questions sont au cœur de Yann dans la nuit, premier récit de Julie Brafman, chroniqueuse judiciaire à Libération, publié chez Flammarion. Julie Brafman y écrit la vie de Yann Andréa, étudiant en philosophie, qui voit chez Marguerite Duras le sommet de la littérature, et qui un jour, décide de lui écrire ; ce qui suit s’appelle une légende. Comme toutes les légendes, celle-ci est tumultueuse, abîmée. Elle n’en est pas moins éclatante. Julie Brafman cherche non seulement à la comprendre mais aussi à l’élucider. Cette élucidation, qui en passerait par la littérature et la vie, ce qui est chez Marguerite Duras une seule et même chose, n’élude jamais la part de mystère de ces figures de la littérature du xxe siècle. Le récit rend Yann Andréa et Marguerite Duras à ce qu’ils ont de plus obscur, insondable presque. Quelque chose échappe et c’est ce qui échappe que les mots doivent tenter de dire. L’intérêt du récit tient également à ce qu’il se tient éloigné des mythologies. C’est le risque quand on décide d’écrire sur Marguerite Duras, avec ce qu’elle charrie d’autorité et de présence. Julie Brafman met de côté les leçons pour ne retenir que ce qui compte vraiment : le désir et l’écriture. Elle en écrit les contradictions, les aléas et les joies. À cela se double une réflexion sur qui motive le geste d’écriture. Pourquoi écrire aujourd’hui sur Yann Andréa et Marguerite Duras ? « Les obsessions sont des créatures futées » écrit Julie Brafman, et c’est depuis l’endroit où les obsessions se logent en nous que nous devons écrire. Yann dans la nuit est donc aussi un autoportrait de l’écrivaine en tant que lectrice. Sans être lyrique, l’écriture de Julie Brafman n’en est pas moins pleine de poésie. Elle fait attention au langage et comme l’incipit de Jack London qu’elle choisit à son récit ; elle rend le langage à la nuit, c’est-à-dire à la possibilité de le faire trembler. Son écriture, ample, mobile, s’arrête avec patience sur les choses de la vie qui, les années passant, finissent par dessiner le panorama d’une aventure d’écriture et de désir.

Bâti sur le mode de l’enquête, le texte dévoile moins qu’il n’éclaire et ne creuse que quelques moments des années que les deux écrivains ont passées ensemble. Le récit avance en éclaireur et donne à voir les éclats, les tumultes et les failles aussi, d’une relation particulière aujourd’hui passée à la postérité littéraire. Il déplie les recoins du « personnage » Yann Andréa, sa part romanesque et grandiloquente, sa vulnérabilité et sa beauté lacérée. En ce sens, il renseignera le lecteur intéressé par l’aventure durassienne autant qu’il lui permettra de penser plus large, de comprendre comment se mêlent parfois amour, désir, emprise, magistère littéraire et fascination aveugle. Dans Le Dernier des métiers, livre d’entretiens, Marguerite Duras revient en long sur ce qu’écrire veut dire : « Le seul sujet, c’est l’écriture. Quand il n’y a pas d’écriture, il n’y a pas de livre. » Ce qu’il faut entendre ici, c’est la place centrale qu’elle accorde au style, à la composition, au geste fondateur qui est celui de la recherche d’une syntaxe musicale. Cela se conjugue avec une vision noire de l’écriture comme un fardeau, une malédiction avec laquelle il faut sans cesse se débrouiller. L’écriture, chez Marguerite Duras, est une épiphanie autant qu’un désastre.

On observe enfin dans ce récit, et c’est singulier, une écrivaine entrer dans le grand âge. L’écriture de Julie Brafman rend admirablement bien le temps qui passe, la peur du corps qui lâche, la solitude, parfois, et la colère, souvent. Elle dit l’incompréhension, les frictions, qui sont aussi des conflits de temporalités décalées, entre ce jeune homme de 28 ans et l’écrivaine qui a alors 66 ans au moment de leur rencontre. Il y a pourtant de la tendresse. C’est au fond ce que cherchent Marguerite Duras et Yann Andréa, la tendresse, cet au-delà du désir qui permet, à qui s’y abandonne, d’habiter le monde. Loin d’attraper Marguerite Duras et Yann Andréa par le seul bout de la littérature, Julie Brafman explore la vie quotidienne qu’ils se sont fabriquée à deux. Elle dit les lieux qu’ils ont visités ensemble, qu’ils ont habités, aussi, l’hôtel des Roches Noires à Trouville, le café Le Départ à Caen, la rue Saint-Benoît à Paris ; lieux qui, par la force des textes, sont devenus pour certains des lieux de littérature. Elle écrit les gestes qui les ont liés, les regards qu’ils ont échangés, les mots qu’ils se sont passés comme des secrets. Cette vie à deux a la forme d’une énigme que seule la littérature permet d’approcher. Seize années ensemble, travaillées par la joie et la dureté, la sérénité de se tenir près l’un de l’autre et le besoin d’espace, l’écriture sans cesse. Avec Yann dans la nuit, cette mémoire-là prend vie. À Trouville, il reste la mer. À l’aube, la mer est déchirée, et comme portée par les vents contraires, elle soulève ce qu’il reste de souvenirs sur la plage. Yann et Marguerite sont à la fenêtre. Ils regardent l’horizon. Ils pensent peut-être à ce qu’ils auront à écrire. Malgré l’orage, un soleil au rouge timide finit toujours par se lever.

Flammarion, 2025
336 p. 21 €