Économie et politique en France. T. I, De la Gaule romaine à 1789 de Jacques Mistral
Jacques Mistral propose une histoire de France originale, depuis l’époque gallo-romaine jusqu’en 1789, avec une triple préoccupation : dégager les flux et les reflux de prospérité économique et de stabilité politique sur de longues périodes d’un ou plusieurs siècles, mettre en évidence le rôle des règles du jeu économiques et politiques, et s’intéresser aux possibilités d’action et de réforme des acteurs. Cette réflexion apparaît comme particulièrement pertinente en ce début de xxie siècle, où la plupart des travaux de prospective envisagent des bifurcations possibles vers des scénarios durablement défavorables : conflits géopolitiques, dérèglement du climat et perte de biodiversité, stagnation séculaire, ébranlement des démocraties.
Jacques Mistral mobilise d’autant mieux les ressources de l’histoire longue qu’il s’appuie sur une grille d’analyse fondée sur une attention à l’économique, « les forces qui organisent les conditions matérielles d’existence, la richesse », et au politique, « les forces qui organisent la conquête et l’exercice du pouvoir, la puissance, la souveraineté ». Les dynamiques des sociétés vont dépendre des qualités de l’interaction entre ces deux dimensions, ce que l’auteur appelle un « régime d’économie politique ». Il s’inscrit ainsi dans le sillage de Marx, Tocqueville et, plus encore, Weber, avec le souci d’une démarche comparative dans le temps (croissance lente de la Gaule romaine des trois siècles qui suivent la conquête de César, « renaissance » des xie-xiiie siècles) et dans l’espace (contrepoint éclairant de l’Angleterre aux choix de la France des Temps modernes, qui préfère la « gloire » du monarque absolu à la prospérité économique du pays). Cette synthèse nouvelle et stimulante articule régime économique et régime politique en bénéficiant des avancées des historiens ces dernières décennies, des travaux de l’école des Annales autour de Fernand Braudel et d’Ernest Labrousse, ou de l’histoire de la France rurale de Georges Duby et Armand Wallon, jusqu’aux projets de recherche sur l’émergence des États et des administrations en Europe (Jean-Philippe Genet, etc.).
Cette réflexion sur l’histoire donne du relief et des contrastes aux dynamiques de longue période, contrairement aux idées reçues. La Gaule romaine voit pendant trois siècles sa population croître et les villes comme les échanges commerciaux se développer à l’ombre de la Pax Romana et grâce à la mise en valeur efficace des domaines agricoles par l’élite gallo-romaine, directement intéressée à la réussite économique. Cette « concordance des sphères économiques et politiques » va disparaître avec la chute de l’Empire romain d’Occident du ve au xe siècles, mais on la retrouve du xie au xiiie siècles, avec la seigneurie territoriale qui constitue l’armature de l’ordre féodal. Cette période de relative prospérité est à son tour suivie d’une profonde crise politique et économique avec la guerre de Cent Ans et la Grande Peste noire, à l’origine d’une baisse de moitié de la population entre 1300 et 1450.
À l’issue de cette longue épreuve, la renaissance va être beaucoup plus rapide et durable qu’après la chute de Rome. Dès 1500, la France comme l’Angleterre entrent dans les Temps modernes, mais avec des régimes politiques et économiques contrastés. L’aristocratie anglaise n’a pas de privilège fiscal et participe aux choix politiques, comme la haute bourgeoisie : « Leur richesse est donc dans leurs mains. » C’est l’inverse de la logique qui se met progressivement en place en France avec la vénalité des offices, le privilège fiscal de la noblesse et l’attraction de la haute bourgeoisie par les honneurs de l’office et de l’anoblissement. Le xviie siècle voit ainsi la divergence entre l’Angleterre de la Glorieuse Révolution et la France de l’absolutisme royal s’installer : « l’économie politique de la Gloire » au détriment de la prospérité du pays et de l’ouverture politique. Mais, comme le développe de façon suggestive Jacques Mistral, cette évolution ne s’imposait pas. Il y avait de la place pour des choix différents, si des forces sociales et politiques avaient su se saisir des enjeux et proposer des réformes politiques et économiques cohérentes. Vauban comme Fénelon avaient fait des propositions, une réforme profonde aurait pu se produire à la mort de Louis XIV, au plus bas des finances de l’État.
Après son histoire de la pensée économique1, Jacques Mistral parvient dans cet ouvrage à restituer la complexité des chaînes causales, tout en préservant la liberté des acteurs et leur capacité à comprendre et à remettre en question leurs cadres institutionnels, politiques et économiques. Cet ouvrage important devrait également susciter d’autres initiatives, en particulier sur l’évolution des mentalités et des valeurs, ainsi que sur celle des sciences et des techniques. On attend avec impatience le second tome, qui devrait aborder la période de 1789 à nos jours.
- 1. Jacques Mistral, La Science de la richesse. Essai sur la construction de la pensée économique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2019. Voir le compte rendu de Pierre-Noël Giraud dans Esprit, septembre 2019.