L’Éditeur présomptueux de Sandro Ferri
À une époque où l’édition indépendante, de plus en plus absorbée par les grands groupes et soumise aux lois du marché, voit son autonomie intellectuelle et artistique s’amenuiser, peut-on encore parler d’un « éditeur-sujet » ? C’est l’une des questions que se pose Sandro Ferri, co-fondateur des éditions italiennes E/O, avec L’Éditeur présomptueux, texte à la frontière du récit et de l’essai, qui analyse les métamorphoses et dysfonctionnements contemporains du secteur éditorial.
L’éditeur historique d’Elena Ferrante revient sur son parcours éditorial et sur les éditions qu’il a fondées aux côtés de sa femme, Sandra Ozzola. Si l’objectif initial était de publier et faire connaître des auteurs et des textes autour de l’Europe de l’Est, ils ont ouvert les horizons géographiques de leur catalogue à la chute du mur de Berlin. Après bien des années difficiles, les Edizioni E/O ont connu un succès retentissant et ont même déployé deux succursales, l’une aux États-Unis et l’autre au Royaume-Uni, pour leur public anglophone. Le témoignage de Sandro Ferri est riche et précieux, tant sur le métier d’éditeur et les difficultés qu’il a pu rencontrer que sur les époques qu’il a traversées. Ses souvenirs et anecdotes incarnent et donnent vie à ses propos théoriques.
Ferri n’en est pas à son premier coup d’essai. Il avait déjà publié I ferri dell’editore (E/O, 2011), un pamphlet sur les défis du métier d’éditeur moderne et l’émergence de nouveaux outils numériques dans le secteur. Il poursuit avec L’Éditeur présomptueux sa réflexion en se concentrant davantage sur les idées que sur les outils. Le principal élément que l’on retient de son texte est sans aucun doute le concept d’éditeur-sujet ou en tant que sujet. Cette notion est intimement liée à l’idée de la subjectivité de l’éditeur, aux choix littéraires propres qu’il prend selon ses goûts et son instinct indépendamment du marché. Pour Sandro Ferri, l’éditeur-sujet est en train de disparaître : « Les éditeurs de ce genre sont de plus en plus rares. Ils n’ont pas tenu le choc. Ils ont fait faillite ou ont été relégués à la marge du marché de l’édition. Non seulement en Italie mais dans le monde entier. » Il va plus loin encore en évoquant un véritable « massacre des “éditeurs-sujets’’ ». Il impute principalement cette disparition à la finance et à l’immobilier, « deux vieilles connaissances du capitalisme criminel » : un éditeur ayant besoin d’argent pour payer ses locaux, ses salariés et ses auteurs, ses choix éditoriaux finissent par être largement conditionnés par le besoin financier, au détriment de choix strictement littéraires et subjectifs.
Sandro Ferri réaffirme dans ce texte le rôle de l’éditeur-sujet face à un secteur désormais dominé par le marché et le marketing. Le surgissement d’une technologie au service du marché est également un problème pour lui : « Ce sont désormais essentiellement des algorithmes qui “interprètent” et traitent les chiffres du marché, les listes des meilleures ventes, les enquêtes d’opinion, les “historiques” des performances des différents auteurs ou des genres littéraires. » L’éditeur fustige aussi le rôle des agents littéraires, dont il reconnaît l’utilité, mais regrette qu’ils ne soient pas des alliés des éditeurs. Selon lui, leur rôle s’est métamorphosé en celui de marchand, et ils se préoccupent davantage de faire grimper les enchères et d’offrir leur client au plus offrant, condamnant de fait les éditeurs indépendants, moins aptes à s’aligner financièrement sur les propositions de contrats des grands groupes.
Un lecteur avisé pourrait voir dans ce texte une continuité ou réactualisation de la pensée d’André Schiffrin (L’Édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999), qui dénonçait déjà, fort de son expérience chez Pantheon Books, la concentration croissante de l’édition entre les mains de grands groupes financiers, qui privilégient la rentabilité au détriment de la diversité intellectuelle et culturelle. Il établissait une corrélation directe entre la logique commerciale et mercantile, et l’appauvrissement de l’offre éditoriale, marginalisant les œuvres exigeantes et les éditeurs indépendants. Sandro Ferri cite d’ailleurs Schiffrin au début de son ouvrage. Au-delà de la comparaison, il est intéressant de recueillir l’avis de deux éditeurs indépendants qui aboutissent au même constat sur leur milieu. Par ailleurs, L’Éditeur présomptueux rend aussi compte de certaines tensions entre littérature et marché. Bien qu’il ne cite jamais le sociologue français, nous pourrions presque distinguer une dimension bourdieusienne lorsque Ferri met en évidence que la quête de reconnaissance symbolique au sein du champ littéraire s’oppose aux impératifs marchands. Ainsi, ambitions éditoriales et littéraires vont bien souvent à l’encontre des ambitions mercantiles, créant davantage de dissensions encore dans un secteur qui en connaît déjà beaucoup.
Sandro Ferri conclut son ouvrage par le souvenir de son aventure de libraire, bien avant les éditions E/O. Il découle de ce témoignage un véritable hommage au métier : « La librairie est liberté, elle est ce qui s’approche le plus de la liberté parmi tout ce qu’il m’a été donné de vivre. » S’il confesse avoir été mauvais gestionnaire de sa librairie, il parle encore avec passion de cette expérience. Peu de livres s’y vendaient, beaucoup y étaient volés, mais elle était malgré tout devenue le lieu de rassemblement d’une vie intellectuelle très riche : rencontres, conférences, ateliers, débats, cours… Sur les étagères, nous retrouvions aussi un grand nombre de revues internationales importantes, de Rock & Folk à Monthly Review, en passant par les Cahiers du cinéma et la revue Esprit ! Au-delà du souvenir et de la nostalgie, le lecteur devine en filigrane le message de Sandro Ferri : d’une part, la formation intellectuelle reste le meilleur moyen de développer la subjectivité de l’éditeur, d’autre part, le secteur du livre ne serait rien sans les librairies et les lecteurs. Nous aurions également pu consacrer quelques lignes aux années parisiennes de l’éditeur, à ses voyages à New York, ses rencontres avec certains confrères ou écrivains, les galères avant le succès inespéré d’E/O, les salons du livre, mais le plaisir de découvrir ces anecdotes pour la première fois ne saurait être gâché par cette recension.
Sandro Ferri livre avec L’Éditeur présomptueux un texte à la fois intelligent, drôle, amer et réflexif. Si ce portrait très acerbe du secteur éditorial contemporain fait peur, la passion de Sandro Ferri et son combat pour une édition libre et indépendante sauront sans aucun doute faire naître des vocations chez certains lecteurs. Toutefois, certaines questions demeurent encore en suspens après lecture : les éditeurs-sujets survivront-ils ? Continueront-ils d’être toujours plus marginalisés ? Seront-ils remplacés par les éditeurs marchands et les algorithmes ? Aucune réponse n’est à ce jour définitive, même si l’avenir semble, hélas, s’obscurcir de plus en plus.