Gestes critiques de Georges Didi-Huberman

De geste critique en geste critique, le tamis qu’agite Didi-Huberman ne vise pas tant à distinguer le bon grain de l’ivraie, le lourd du léger, le vil du précieux, le vrai du faux, qu’à faire surgir un reste, que de la poussière se soulève.


Dans le ciel étoilé de Georges Didi-Huberman, Gestes critiques explore une série de comètes. De Walter Benjamin à Aby Warburg, de Barthes à Spinoza, en passant par Nancy et Blanchot, sans oublier les Kant, Marx et Hegel, ni les Deleuze, Foucault et Rancière, le parcours est aussi somptueux qu’époustouflant. De toute évidence, la critique est plurielle. Elle est un « geste nécessaire […] pour mieux regarder ce que l’on voit, pour mieux connaître son propre désir, pour mieux se soulever contre ce qui, comme on dit, nous “sort par les yeux” ». Et donc aussi « geste d’évasion […] hors du carcan où veulent nous tenir – socialement, corporellement, psychiquement – les multiples appareils de la servitude ».

Livre feux d’artifice, Gestes critiques relève de la performance. Il performe littéralement ce qu’il expose – rend visible en en assumant le risque. Ce qui est dit de Horkheimer vaut pour Didi-Huberman : « Le geste inhérent à ce qu’Horkheimer nomme “théorie critique” est donc un mouvement pour ouvrir la pensée et la connaissance : créer des passages concrets tout en s’ouvrant soi-même. » Ce livre-séminaire relève aussi du « geste de partage » – qui sépare et se met en commun – que formule Jean-Luc Nancy. Par auteurs interposés, Didi-Huberman livre en quelque sorte son autobiographie intellectuelle.

Au fil des pages, on saisit que la première partie sert de rampe de lancement à la seconde, entièrement consacrée à Miguel Abensour et à sa collection « Critique de la politique », créée en 1974 chez Payot puis Klincksieck, dont les couvertures brandissent le rouge tel un drapeau. La critique est « geste rouge », rouge emblème, force de soulèvements, rouge des rêves nous menant dans l’avenir. L’hommage est considérable et s’inscrit notamment dans le sillage du travail des éditions Sens & Tonka. Le magnifique « geste de partage » de Didi-Huberman sort l’œuvre d’Abensour d’une injuste proscription pour la mettre en lumière et l’ouvrir à d’autres horizons.

Il la saisit dans son intégralité structurée par « la recherche utopique d’une autre forme de politique », quitte à envisager malgré tout que sa possibilité ne puisse « naître que de l’impossibilité elle-même » (Abensour). Après avoir souligné le rôle central de l’utopie dans l’anthropologie politique d’Abensour, Didi-Huberman examine la fonction de l’imagination critique, seule en mesure d’échapper au mouvement contradictoire par lequel l’émancipation moderne donne naissance à de nouvelles formes de domination. Examiner le rôle de l’imagination présuppose de « repenser complètement les rôles accordés respectivement à la raison et à l’imagination, au monde conceptuel et au monde sensible ». Familier de la dimension critique des images, Didi-Huberman commente : « Il y faut de la pensée et des images : de la pensée (critique) des images, mais aussi de la pensée en images ou par images (critiques). »

Didi-Huberman tisse régulièrement les liens entre l’œuvre abensourienne et les locataires de la prestigieuse collection. Il noue ainsi la gerbe : « Ainsi l’imagination constitue la cheville dialectique d’un devenir par lequel une expérience de domination se donne la possibilité d’une espérance, elle-même appelée à se transformer en expérience d’émancipation. » Gestes critiques nous emporte de chapitre en chapitre sur un anneau de Möbius, un ruban sans fin n’ayant ni intérieur ni extérieur ; on est avec l’un (Didi-Huberman), puis on se retrouve avec l’autre (Abensour), avant de poursuivre pour se retrouver en compagnie du premier. Sur des anneaux vrillés et entrelacés au second surgissent les auteurs qui font la richesse de la collection « Critique de la politique ». Un ange passe. Spes, bronze doré d’Andrea Pisano (1330-1336), image critique saisissant le sens dialectique et négatif de l’espoir, symbolisant pour Walter Benjamin l’espérance : « Elle lève les bras, désemparée, vers un fruit qui lui reste inaccessible. Pourtant elle est ailée. Rien n’est plus vrai1. »

Pour rappel, « critique » a pour étymologie krinein, en référence au geste agricole du criblage des grains. Critiquer, c’est passer au crible, tamiser. De geste critique en geste critique, le tamis qu’agite Didi-Huberman ne vise pas tant à distinguer le bon grain de l’ivraie, le lourd du léger, le vil du précieux, le vrai du faux, qu’à faire surgir un reste, que de la poussière se soulève. Le tamis de la critique « ne va pas sans ce geste humain par lequel, depuis la turbulence complexe des grains lourds et des grains légers, quelque chose se soulèvera comme l’index même de notre désir de liberté2 ».

  • 1. Walter Benjamin, Sens unique [1928], trad. Christophe Jouanlanne, Paris, Klincksieck, 2019, p. 55.
  • 2. Georges Didi-Huberman, Désirer désobéir. Ce qui nous soulève, 1, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2019, p. 107.
Klincksieck, 2024
396 p. 25 €