L’abîme et autres récits de Sadegh Hedayat
Traduit par Derayeh Derakhshesh
L’Abîme et autres récits peuvent se résumer par ce qui se passe chez Sadegh Hedayat : « Je ne peux m’assoir dans une chambre où il y aurait une fenêtre derrière moi, c’est comme si mes pensées s’éparpillaient. » Dans l’une de ces cinq nouvelles, un homme se fait construire une chambre à son goût. Tubulaire, tendue de tissu rouge et sans ouverture sur l’extérieur, elle ne risque pas de laisser ses pensées s’échapper. Dans la seconde, un étudiant timoré et chaste tombe amoureux d’un mannequin en porcelaine aperçu dans une vitrine. Lorsqu’il retourne en Iran, quelques années plus tard, l’un de ses sacs de voyage ressemble à s’y méprendre à un cercueil… Mais en arrière-fond, la mort rôde. L’atmosphère lourde, suave et crépusculaire de l’auteur de La Chouette aveugle1 allie ici l’humour à la cruauté. Les cinq nouvelles tiennent à l’absurde des situations et aux malentendus. Les personnages semblent courir, tête baissée, vers cet abîme qui donne son nom au recueil. « Je voulais m’engloutir dans un trou comme les bêtes en hiver, je voulais me plonger dans ma propre obscurité », écrit l’un des héros. Mais si les autres personnages d’Hedayat courent ainsi, c’est en vertu d’un schéma tragique, voire par superstition. Et la « clé » semble la suite : choisir le gouffre plutôt que risquer de s’exposer à la lumière d’un réel trop violent et cru. Allusive, intermittente et elliptique, l’écriture crée rapprochement ou éloignement où se joue ce que les impétrants veulent (ou non) comprendre, mais sans que les bruits du monde ne restent pour rien.
- 1. Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle [1937], trad. Roger Lescot, Paris, José Corti, 1953 ; et édition de Sébastien Jallaud, introduction de Homa Katouzian, Paris, Les Belles Lettres, 2024.