Un nouveau sentiment de la nature de Michel Collot
L’écologie signerait-elle la fin de la Nature, comme le pressentait Bruno Latour ? Toute la pensée du xxe siècle a été marquée par la coupure entre nature et culture, au point que celle-ci est devenue un dogme de l’anthropologie culturelle : « La pensée moderne de la nature a souvent cédé à deux tendances symétriques et inverses : en faire un objet totalement extérieur à l’homme ou n’y voir qu’un objet construit par la culture. » C’est bien à la remise en question de cette coupure qu’est consacré l’essai de Michel Collot. Que gagne-t-on à substituer la Terre à la nature sous le nom d’une divinité, Gaïa ? Comment déjouer l’alternative entre naturalisme et culturalisme ? La vision d’une nature non humaine et d’un homme non naturel a été remise en question tant par les sciences de la vie que par les sciences sociales, qui nous invitent à penser la solidarité entre l’homme et la communauté des vivants, la continuité entre le langage humain et la « syntaxe des protéines ».
Pour Michel Collot, dont la démarche s’inspire de la phénoménologie (Merleau-Ponty, Maldiney), le lien entre l’homme et son environnement se révèle de prime abord dans le « sentiment de la nature », expression qui, en raison de son origine romantique, peut sembler aujourd’hui quelque peu obsolète. Cependant, la pensée romantique, déjouant l’opposition du subjectif et de l’objectif, est une « co-naissance du monde et de soi-même » dont témoigne le Prélude de William Wordsworth, placé par l’auteur à l’origine de la tradition environnementale et de l’écosensibilité. L’auteur remonte ainsi des romantiques anglais et des transcendentalistes américains (Thoreau, Emerson) aux poètes de la Beat Generation (Gary Snyder), marquant ainsi l’émergence de la conscience écologique dans le champ des arts et des lettres. « Si la littérature a un rôle à jouer dans la défense de l’environnement, ce n’est pas seulement ni nécessairement en se faisant l’écho de sa dégradation et des combats menés pour y remédier, mais aussi en exprimant et en illustrant les ressources affectives, symboliques, esthétiques de notre relation avec la nature, qui sont aussi importantes que ses enjeux biotiques, économiques et sociologiques, la défense des uns n’excluant nullement celle des autres. »
Pour Michel Collot, spécialiste de la poésie moderne et contemporaine et plus particulièrement de la poétique des paysages, la littérature n’a pas à être au service d’une idéologie, fût-elle écologiste. Avant d’être mimesis, la littérature est poesis. Loin d’exprimer ou de décrire la nature et les sentiments qu’elle nous inspire, l’écopoétique travaille et façonne les représentations de la nature en mobilisant un imaginaire, un style : « Il s’agit de mieux rendre compte de ce travail sur la perception à travers la langue et la forme esthétique. » Se crée ainsi une esthétique de la Terre qui renverse les rapports de la nature et de l’art. L’art n’a pas à imiter la nature, si imiter signifie en recueillir et en reproduire les formes visibles, ni non plus à s’en abstraire dans un jeu gratuit de lignes et de couleurs, mais à en capter les énergies mouvantes. La nature retrouve ainsi le sens originel de la physis grecque et de la natura latine, celui d’un procès, d’une gestation, d’un devenir incessant. Si les paysagistes abstraits négligent la figuration, c’est pour atteindre à des rythmes plus originaires sans jamais remettre en question leur attachement à la nature. Ainsi, les peintures de Zao Wou-ki et de Pierre Tal Coat sont, dans et par leur abstraction, plus proches de la nature que l’art figuratif : « Je ne peux concevoir, déclara Tal Coat, de tracer un trait et de manier la couleur sans qu’au préalable je fusse au contact des champs, des eaux et des pierres. » La peinture abstraite nous plonge, plus qu’aucune autre, dans la matière-émotion du paysage. L’éthique de la Terre conduit l’auteur, au carrefour des arts, des lettres et des sciences, vers une « éthique de la considération », si nous entendons dans « considérer », conformément à son étymologie, « regarder quelqu’un ou quelque chose avec la même attention que s’il s’agissait d’une constellation d’étoiles ». Tel est l’enjeu des humanités environnementales.