Histoire de la centralisation française de Jean Jacques Monnier


Jean Jacques Monnier s’attaque avec brio à un vaste sujet. Historien breton très attaché à la Bretagne, on ne s’étonnera pas qu’il soit opposé à la centralisation et au jacobinisme, et qu’il ne soit pas de ces Bretons se définissant comme « Bleus Républicains », plus jacobins que les Jacobins, laïcs intransigeants et peu portés sur la défense de la langue bretonne. Il a plus d’affinités avec Yann Sohier, intellectuel de Plouha, à l’ouest de Saint-Brieuc, qui a voulu défendre la langue bretonne, que de sa fille Mona Ozouf, philosophe et historienne, spécialiste de la Révolution française et des fractures qu’elle a entraînées dans la culture politique française, tout en citant, dans son ouvrage, un article classique de cette même Mona Ozouf sur la définition du jacobinisme.

Lui-même est attaché à la langue et à l’autonomie bretonnes, et à tout ce qui fait qu’on ne peut confondre la Bretagne avec les régions, qui furent ou sont souvent jacobines, du Bassin parisien. C’est la centralisation comme phénomène de très longue durée, depuis 987, date de l’avènement des Capétiens, jusqu’en janvier 2025, qu’il veut analyser et déconstruire. On comprend qu’à cet effet, il divise son sujet en deux étapes, une qui va de 987 à la fin de la Révolution et de l’épisode napoléonien, et une autre qui va de 1815 à 2025, c’est-à-dire couvrant toutes les monarchies constitutionnelles, les régimes parlementaires, monarchies ou républiques, Napoléon III, le régime de Vichy et la Ve République. Il croit y discerner, non sans de fortes raisons, une continuité, un fil d’ariane, la centralisation « jacobine », qui survit à tous les régimes et même à toutes les promesses politiques, malgré beaucoup de nuances et quelques revirements partiels, notamment depuis 1968 ou 1981, en particulier à gauche.

La période monarchique est analysée avec beaucoup de finesse. Il montre que les Capétiens ont usé de tous les instruments juridiques, militaires et politiques. Le droit romain écrit comme l’héritage coutumier franc sont mobilisés par des interprétations extensives. La croisade des Albigeois est détournée de son objet pour annexer le comté de Toulouse et le midi occitan. Il y aura d’autres conquêtes, souvent contraires au « droit des gens », c’est-à-dire au droit international ou humanitaire en formation aux xvie, xviie et xviiie siècles, comme l’occupation de Strasbourg en 1681, en temps de paix, sans justification juridique, contraire à tous les traités. Les conquêtes ne vont pas sans massacre, dont plusieurs sont rappelés ici : massacres de la croisade des Albigeois après 1220, conquête de la Franche-Comté après 1672, ravages du Palatinat après 1690. Les moyens politiques ne sont pas en reste. Pour la Bretagne, les deux mariages de la duchesse Anne de Bretagne après 1498, puis le traité d’union personnelle de 1532, abrogé de facto par la Révolution, sont opérés sous la contrainte, mais initialement sans violence, ce qui n’empêchera pas une sauvage répression de la révolte des « bonnets rouges » de 1675.

La période révolutionnaire comme la période napoléonienne font l’objet d’une étude détaillée. L’auteur ne recule pas devant les sujets qui fâchent et les paradoxes de ces périodes. La Révolution débute aux parlements de Rennes et de Grenoble avec des relents décentralisateurs ou de révoltes périphériques contre une monarchie déjà très centralisée, notamment avec l’institution des intendants, ancêtres des préfets, après 1635. Mais, très vite, avec l’établissement des départements et en tout cas à compter de la Grande Terreur à l’automne 1793, c’est le jacobinisme, celui du club des Jacobins lui-même, qui s’épanouit. Le thème de la « République une et indivisible » devient obsessionnel, juridiquement et politiquement. Certes, les cultures périphériques (Bretagne, Oust des bocages, Alsace, Pays basque, Occitanie) continuent d’exister et de vouloir prolonger leurs cultures, souvent défendues par l’Église catholique, mais le consensus centralisateur des classes dirigeantes, politiques et administratives, des populations du bassin parisien comme la division des périphéries, l’Occitanie se ralliant à la République avec plus d’ardeur que les autres périphéries, empêchent, la plupart du temps et en tout cas avant les années 1950, toute décentralisation systémique.

Certes, la réforme constitutionnelle de 2004 ajoute l’adjectif « décentralisée » à la Constitution de 1945, mais l’auteur montre que les « Jacobins » et leur idéal centralisateur continuent d’exercer une influence transversale, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par les gaullistes, les socialistes et les radicaux. Seuls le courant dit « rocardien » du Parti socialiste à 1973 à 1995 et, dans une certaine mesure, Charles De Gaulle, du moins celui de 1969, qui a soumis un projet de régionalisation au référendum du 27 avril 1969, et les centristes, issus ou expressions de la démocratie chrétienne, sont idéologiquement décentralisateurs. C’est l’examen de cette longue durée, de cette continuité qui constitue le véritable mystère ou question à résoudre.

Il y a bien eu une décentralisation administrative du fait des lois de 1982, engagée par le nouveau pouvoir socialiste arrivé au pouvoir en 1981. L’auteur a tendance à relativiser ce qui passe, aux yeux de beaucoup, comme la mère de toutes les réformes. L’analyse est très technique : l’exécutif du département passe du préfet au président du Conseil général, devenu Conseil départemental depuis 2013, mais si la Région acquiert une vraie personnalité juridique en 1986, son budget et ses compétences incertaines se réduisent initialement à la coordination des transports, de la formation professionnelle et du soutien économique. Le pouvoir central hésite à créer de puissants ensembles régionaux, qui pourraient constituer des contrepouvoirs, perçus comme des menaces. Il recule toujours devant une vraie reconnaissance des langues régionales, malgré certaines apparences (loi Deixonne de 1951, théoriquement élargie depuis l’an 2000), dans la mesure où les horaires très réduits, l’impossibilité, rappelée par la jurisprudence du Conseil d’État, de subventionner des écoles en immersion totale, où toutes les matières seraient enseignées dans une langue régionale, comme les écoles Diwan enBretagne ou leur équivalent Eskuallas au Pays basque, rendent le dépérissement de ces langues inévitables. Mort lente, mais mort inévitable. Il en va de même du refus de ratifier la charge des langues minoritaires et régionales et la convention-cadre du droit des minorités du Conseil de l’Europe. Toujours au nom des mêmes principes : refus d’accepter des droits collectifs, perception de l’espace politique comme un dialogue entre l’État souverain et l’individu, unité équivalant à l’uniformité de la langue et de l’organisation administrative, crainte de la disparition de la nation en cas de décentralisation de l’État.

L’auteur ne s’interroge pas sur l’hypothèse qu’une telle persistance aurait des origines anthropologiques. Selon Emmanuel Todd, c’est justement l’extrême variété anthropologique des régions et populations de France qui ont nécessité cet artificialisme de la construction étatique qu’est la centralisation étatique1. L’auteur s’attache plutôt à l’analyse des dégâts économiques, humains et culturels de cette centralisation. Il s’agit s’une sorte de livre noir de la centralisation. Vu sous cet angle, il s’agit d’un livre puissant, attachant, très documenté, presque toujours convaincant.

 

  • 1. Emmanuel Todd, La Nouvelle France, Paris, Seuil, coll. « Points politique », 1990.
1 : Un millénaire de pouvoir vertical, 987-1815. 2 : Le jacobinisme : une addiction Française, 1815-2025, préface de Philippe Blanchet Lunati, L’Harmattan, 2025
202 p. 22 €