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L’Amérique divisée

Vers une démocratie coopérative ?

Bernard E. Harcourt est chercheur et enseignant de philosophie politique et de droit à Columbia University, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et avocat, engagé notamment dans la défense des condamnés à mort. Il est l’auteur, entre autres, de La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique (Seuil, 2020) et, tout récemment, de Cooperation: A Political, Economic, and Social Theory (Columbia University Press, 2023). Nous l’avons interrogé sur les questions politiques qui divisent aujourd’hui la société américaine, en particulier la jeunesse.

Entretien avec Bernard E. Harcourt

L’université Columbia, à New York, a été décrite comme l’épicentre de la mobilisation étudiante contre la guerre à Gaza. Quel regard portez-vous sur ce mouvement ?

La jeunesse actuelle dit haut et fort ce que les adultes évitent de regarder en face : je pense à Greta Thunberg et aux manifestations pour le climat, aux lycéens de Floride qui ont manifesté pour plus de fermeté dans la législation concernant le port des armes, aux jeunes abolitionnistes du mouvement Black Lives Matter contre la brutalité policière et le racisme systémique de l’administration pénitentiaire et, finalement, aux étudiants aujourd’hui qui sont les seuls à se prononcer massivement contre la guerre à Gaza. Ces mobilisations témoignent d’une continuité des luttes, mais aussi et surtout d’esprits qui n’ont pas encore subi la répression ou intériorisé le contrôle social. Ces jeunes ne sont pas encore pris dans la peur de perdre leur emploi, par exemple, même si la pratique croissante du doxxing, qui consiste à entacher la réputation d’une personne sur les réseaux sociaux, exerce parfois une pression sur leurs perspectives professionnelles. Ce qu’ils expriment en premier lieu, c’est l’aspiration à une société plus juste.

Il faut comprendre que la mobilisation à Columbia est née spontanément au lendemain du déclenchement de la guerre en octobre 2023. Mais, en novembre, deux associations d’étudiants, Jewish Voice for Peace (« Voix juive pour la paix ») et Students for Justice in Palestine (« Étudiants pour la justice en Palestine »), ont été suspendues par l’administration pour des manifestations dites non autorisées, après d’importantes modifications du règlement concernant les réunions étudiantes. Quasi instantanément, quatre-vingts autres associations d’étudiants se sont réunies pour former une coalition sur la question de la guerre à Gaza : le mouvement a donc été produit par la répression administrative.

Depuis plusieurs années, les Républicains dénoncent l’activisme des campus et se fixent pour objectif de décapiter les institutions d’enseignement supérieur. Décriées pour leur « élitisme », celles-ci sont en réalité visées parce que les personnes diplômées votent massivement pour le Parti démocrate. Cela joue sur la chronologie des événements à Columbia : la présidente de l’université, Minouche Shafik, a été convoquée devant un comité majoritairement républicain à la Chambre des représentants le 17 avril 2024. Le soir même, elle demande l’intervention de la police de New York pour disperser les manifestants – ce qui n’était pas arrivé depuis les manifestations contre la guerre du Vietnam en 1968. L’administration Biden soutient l’intervention policière. Le 24 avril, l’élu Mike Johnson, chef des Républicains à la Chambre et Speaker of the House, est autorisé à se rendre sur le campus, bien que celui-ci soit fermé et inaccessible, pour se prononcer contre la mobilisation en cours, intimant à la présidente de « ramener immédiatement l’ordre dans ce chaos ».

Ces stratégies politiques sont au cœur de la controverse sur les campus. Le suffrage des étudiants se porterait en temps normal sur Joe Biden, mais le soutien inconditionnel que son administration a accordé au gouvernement de Benjamin Netanyahou a créé un fort ressentiment dans la jeunesse et a même valu au président le surnom de Genocide Joe. Or le vote des jeunes est décisif aux États-Unis : si la vague « rouge » (républicaine) attendue aux élections de mi-mandat en 2022 n’a pas eu lieu, c’est précisément en raison de la mobilisation électorale de la génération Z, à la suite de la décision très impopulaire de la Cour suprême de restreindre le droit à l’avortement. Les Républicains l’ont bien compris : ils utilisent et accentuent le clivage sur les campus pour neutraliser le vote des jeunes et gagner dans les urnes en novembre 2024.

Ces controverses ne tiennent-elles pas également au statut privé de ces universités, auxquelles les étudiants demandent d’être plus transparentes sur leurs investissements et de rompre toute relation financière avec l’État d’Israël ou des entreprises liées à la coopération militaire entre les États-Unis et Israël ?

En effet, l’ampleur des financements privés est essentielle pour comprendre la situation, en particulier pour une université comme Columbia, dont le fonds de dotation universitaire (endowment) s’élève à près de 14 milliards de dollars. De fait, Columbia est le plus grand propriétaire de la ville de New York, avec un parc immobilier équivalent à un arrondissement parisien. Ce sont les donateurs et les mandataires (trustees) qui ont fait pression sur l’administration pour réprimer le mouvement des étudiants.

Il existait précédemment des mouvements pour l’égalité entre citoyens juifs et arabes en Israël, comme Boycott, Divestment, Sanctions (BDS), qui exigeaient de l’université qu’elle se « désinvestisse » de certaines relations financières. Cette stratégie date des années 1980 et des manifestations contre l’apartheid en Afrique du Sud. De même que les étudiants d’alors avaient construit un campement qui rappelait un township sud-africain, les manifestants d’aujourd’hui ont décidé de recréer, en plein centre du campus, un camp de tentes qui évoque ceux des réfugiés palestiniens à Gaza. Cette stratégie de désinvestissement a également été adoptée dans le combat contre le changement climatique et l’incarcération de masse aux États-Unis – dans tous ces cas, elle a conduit à un désinvestissement de l’Afrique du Sud, des compagnies pétrolières et des prisons privées.

Jusqu’à présent, les donateurs et les mandataires sont restés fermes. Mais le mouvement étudiant s’est tout de même élargi, principalement en raison de la répression administrative et policière, qui associe le mouvement contre la guerre à Gaza à celui de Black Lives Matter. Les deux mouvements formulent maintenant les mêmes critiques, notamment contre la colonisation de peuplement et l’apartheid, dont l’application à l’État d’Israël fait débat. C’est en tout cas le prisme méthodologique de mon collègue Rashid Khalidi, professeur d’histoire à Columbia. Pour lui, l’établissement de l’État d’Israël en Palestine donne lieu à un phénomène de double colonisation : le territoire palestinien était sous régime colonial britannique et le colonialisme sioniste a ajouté une seconde couche de domination1. Une autre approche consiste à dire que les Juifs venus s’installer en Palestine mandataire dans la première moitié du xxe siècle étaient justement anticolonialistes et s’opposaient à la colonisation britannique. Il existe donc des modèles différents pour penser le conflit, mais en utilisant le cadre critique de l’anticolonialisme, en regardant la structure interne de l’État d’Israël comme un régime d’apartheid, les manifestants d’aujourd’hui se positionnent dans la continuité des mouvements abolitionnistes et de Black Lives Matter. La répression policière a soudé les différents maillons de la chaîne.

N’y a-t-il pas aussi une part d’ignorance chez les manifestants ? Lorsqu’ils basculent dans un antisionisme radical, comprennent-ils que cela revient à nier le droit d’Israël à exister ?

Les étudiants de Columbia sont plus subtils et ne font pas preuve d’ignorance ; ils sont, dans l’ensemble, très bien informés sur la question. Pendant l’occupation du campus, ils organisaient des groupes de lecture et de discussion. Et, à Columbia, l’occupation du campus a été lancée en grande partie par les étudiants juifs : on a assisté à des prières juives dans le campement, à des célébrations de Pessah… Ces étudiants juifs ressentent une grande responsabilité dans le contexte actuel et tiennent à faire entendre leur voix critique sur cette guerre. Moi-même, ayant des origines juives par mon père qui a dû fuir la France en juin 1940, j’ai toujours senti une responsabilité plus grande sur ce sujet. Bien sûr, il y a parfois des excès inacceptables des deux côtés. Il faut bien reconnaître que la réalité et les images du 7 octobre et de la guerre à Gaza sont intolérables. Mais les excès sont assez rares.

Le problème n’est pas l’ignorance des manifestants, mais la confusion généralisée entre l’antisémitisme, les critiques du gouvernement d’Israël et l’antisionisme. Il y a eu, au début de l’offensive israélienne en octobre 2023, une assimilation abusive : toute critique du gouvernement israélien était systématiquement taxée d’antisémitisme. Mais avec la poursuite de la guerre et l’explosion du nombre de victimes à Gaza, le mouvement d’opposition s’est radicalisé au point où la critique du gouvernement israélien se transforme en critique du sionisme. Et pas seulement sur les campus : la guerre menée par Israël a eu un effet très néfaste sur l’opinion publique dans son ensemble. Cela dépasse d’ailleurs largement les États-Unis : sur le plan international, Israël n’a jamais été en aussi mauvaise posture qu’aujourd’hui.

Malgré le bilan désastreux de son mandat, Donald Trump comptait davantage de suffrages en 2020 qu’en 2016. Faut-il considérer qu’il reste apprécié malgré ses mensonges, ses provocations et son appel au refoulé raciste, ou grâce à eux ? Au terme du mandat de Joe Biden, alors que la situation économique est plutôt favorable, le rapport de force politique a-t-il changé ?

La polarisation politique actuelle donne lieu à une sorte de paralysie de la démocratie américaine. Nos institutions ne sont pas adaptées à un climat politique où les deux grands partis s’opposent frontalement. Pendant les deux premières années de son mandat, l’Inflation Reduction Act et la Bipartisan Infrastructure Law n’ont pu voir le jour que grâce à une procédure complexe de réconciliation budgétaire, qui a permis à Biden, avec une légère majorité démocrate à la Chambre des représentants, de court-circuiter l’obstruction (filibuster) du Sénat. Ces avancées évoquaient le New Deal et ont donné à Biden une image de nouveau Roosevelt. Mais dans la seconde moitié de son mandat, la majorité républicaine à la Chambre a bloqué toutes les initiatives de l’administration. Cette situation facilite la propagation du récit selon lequel les Démocrates n’ont pas d’ambition pour le pays. Ainsi Trump, même condamné pour crimes, peut-il se présenter comme la seule personne susceptible de débloquer le gouvernement, ne serait-ce qu’en disposant d’une majorité républicaine forte.

La polarisation politique actuelle donne lieu à une sorte de paralysie de la démocratie américaine.

En outre, la fascination pour Trump doit être comprise dans le cadre de l’individualisme qui règne actuellement dans la société américaine. Inscrit dans une longue tradition politique, il s’oppose à un État fort. On peut parler de nationalisme blanc au sujet de Trump, mais ce nationalisme, de façon presque antinomique, ne veut pas d’État. C’est pourquoi je préfère parler de « contre-révolution2 ». Ces dernières années, on a beaucoup agité le spectre du shutdown, qui verrait toutes les administrations cesser leur activité faute d’accord politique au Congrès. Or, pour l’électeur de Trump, cet arrêt du gouvernement représente un idéal.

La situation actuelle n’évoque-t-elle pas les débuts du fascisme allemand, qui démarre comme un mouvement contre-révolutionnaire avant d’aboutir à un État nazi consolidé ? Jusqu’où l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, aurait-il pu conduire ?

Le poids historique du terme « fascisme » est trop lourd et nous entraîne dans les profondeurs de la mémoire européenne. La référence au nazisme n’est pas nécessaire, car les États-Unis ont sur leur sol et dans leur histoire assez de mouvements violents, racistes et suprémacistes qui possèdent ce caractère contre-révolutionnaire. Si l’on tient au terme « fascisme », il faudrait l’entendre dans le sens proposé par Franz Neumann dans Béhémoth, où il défend l’idée selon laquelle le nazisme n’était pas une forme particulière d’État, mais justement un non-État, donc un chaos3. Le vote en faveur de Trump relève de ce désir d’être gouverné par quelqu’un qui serait au-dessus des lois et qui pourrait protéger les citoyens et améliorer leurs vies en agissant comme bon lui semble. Que ce soit en politique intérieure ou en politique étrangère, Trump s’autorise à briser toutes les normes, tous les accords et toutes les alliances : il incarne le fantasme de la toute-puissance. Quoi qu’il en soit, la société américaine actuelle est hostile à l’État-providence et, plus généralement, à un État fort. C’est cette vision d’un chef d’État qui concentre entre ses mains tous les pouvoirs, tout en étant hors la loi, que Trump mobilise, en construisant un éthos d’impunité présidentielle absolue. Il a d’ailleurs tenté de plaider, afin de retarder ses procès en cours, pour une forme d’immunité de principe, qui le blanchirait de tout acte contraire à la loi survenu au cours de son mandat présidentiel.

La campagne électorale donne l’impression que Trump veut mettre l’État à son service, notamment pour échapper à toute responsabilité juridique. Faut-il tout de même lui prêter une idéologie ?

Il n’est pas facile de savoir si Trump a une véritable idéologie politique. Son but est de revenir à la Maison Blanche et il est prêt à tout pour y parvenir. Il s’en était pris à l’interruption volontaire de grossesse, en favorisant la restriction du droit à l’avortement à l’échelle fédérale, mais il envoie aujourd’hui des signaux contradictoires sur ce point. Tout est affaire d’intuitions politiques en ce qui concerne sa base électorale… Si idéologie il y a chez Trump, ce serait une forme d’individualisme radical. Cet individualisme est lié à l’idéologie néolibérale du marché, mais a également des racines plus anciennes dans la pensée du xviiie siècle sur l’autonomie de l’individu, la maîtrise de la nature et la responsabilité de soi-même.

Nous sommes désormais dans une situation qui rend cette philosophie, remontant en partie à Kant et aux Lumières, néfaste pour nos sociétés et pour la planète : avec le réchauffement climatique et l’accroissement spectaculaire des interdépendances humaines, l’intérêt commun et l’action collective sont devenus plus nécessaires que jamais. Les théories de l’autonomie individuelle doivent être dépassées si l’on veut s’adapter au monde tel qu’il est, en particulier au regard de la menace de catastrophe environnementale. Or le trumpisme est climatosceptique, ce qui s’explique justement par cet individualisme radical.

Comment comprendre la fascination que Trump exerce sur les élus républicains, qui se sont alignés sur ses positions les plus outrées ?

L’élite politique du Parti républicain se plie à la volonté de Trump par crainte de sa base électorale, qui reste importante et pourrait anéantir tout autre candidat républicain. Il ne s’agit pas encore de milices à proprement parler, mais d’électeurs en grand nombre qui peuvent être mobilisés et organisés en une sorte d’émeute improvisée, comme lors de l’assaut du Capitole. Notre système politique n’est pas armé face à quelqu’un comme Trump, qui va à l’encontre de toutes les normes. Lorsqu’on perd les élections aux États-Unis, on part à la retraite sans faire de bruit – ce n’est pas ce qu’il a fait. Lorsqu’on arrive à la Maison Blanche, on ne s’acharne pas sur le ministère de la Justice pour le contrôler – or Trump s’auto-amnistie. Il a façonné sa réputation de figure transgressive dans tous les domaines de la vie politique : il brise toutes les normes et cela détruit les institutions démocratiques des États-Unis.

Dans The Counterrevolution, vous associez les stratégies contre-insurrectionnelles et les méthodes de surveillance et de contrôle des foules au sein même des États-Unis. Les violences exercées à l’étranger seraient-elles revenues hanter le pays ?

En effet, ce à quoi nous assistons aujourd’hui sur les campus américains s’inscrit dans la droite ligne du paradigme de la guerre moderne. Ce modèle militaire a été mis au point lors des soulèvements anticoloniaux et des guerres d’indépendance, notamment par l’armée française en Algérie, puis il a été repris et développé par les Américains en Afghanistan et en Irak : il consiste à identifier un ennemi intérieur, opposé à une population majoritaire plus docile, afin de ramener cette dernière à la raison. Il s’agit de gagner les cœurs et les esprits.

Sur le campus de Columbia, l’intervention des forces de l’ordre, dont le but était de disperser une cinquantaine de jeunes étudiants non armés, a été menée par des unités spéciales de la police de New York, avec des méthodes paramilitaires. Les moyens déployés étaient dignes d’une opération contre-insurrectionnelle. La disproportion d’une telle réponse montre où nous en sommes arrivés : un étudiant dit woke est présenté comme un danger pour la société. Les policiers sont entrés dans le bâtiment occupé armes à la main et l’un d’entre eux a même fait usage de son arme à l’intérieur.

Cette militarisation des méthodes policières s’est de plus en plus banalisée. Mais elle ne date pas du mandat de Trump ; ses racines sont à chercher dans les interventions militaires d’après le 11-Septembre. L’adoption des préceptes de la contre-insurrection par l’armée américaine a été théorisée, par exemple, par le général David H. Petraeus, qui a écrit un manuel de la guerre moderne pour l’Irak et l’Afghanistan. Cette stratégie a ensuite été importée via l’action des forces de l’ordre, qui recrutent souvent parmi les anciens militaires. Sous Obama, on a vu se répandre le recours à des drones en dehors des champs de bataille et se justifier les exécutions sommaires de citoyens américains à l’étranger… Aujourd’hui, ce type de pratiques est tellement intégré dans notre quotidien qu’elles semblent normales.

Certains font référence aux thèses de Giorgio Agamben sur l’état d’exception. Mais il s’agit au contraire d’un vaste effort de normalisation, et même de légalisation de pratiques illicites. Ce travail de juridicisation méthodique rend délibérément les frontières de l’État de droit floues et promeut l’usage de la violence au nom de la raison d’État ; or l’État de droit est la pierre de touche de la démocratie américaine. Ce schéma permet aussi de comprendre les injustices du système carcéral américain. Aux États-Unis, « l’ennemi intérieur » est souvent racialisé, et cette tendance s’est encore accentuée au cours des deux dernières décennies. Le système pénitentiaire américain est aujourd’hui l’exemple le plus criant de la fracture raciale institutionnalisée. La courbe des détentions est en croissance exponentielle depuis les années 1970, au point qu’en 2008, 1 % des adultes américains se trouvaient derrière les barreaux. Quant aux statistiques ethniques, elles sont encore plus inquiétantes : aujourd’hui, à Rikers Island, la maison d’arrêt de la ville de New York, 95 % des détenus sont des personnes de couleur.

L’époque actuelle évoque à certains égards celle de la Reconstruction, qui a suivi la guerre de Sécession : forte polarisation idéologique et politique, rejet de l’État fédéral dans le Sud, violences civiles… C’est également l’époque où l’on parle d’une « révolution inachevée », l’abolition de l’esclavage devant réaliser les promesses non tenues de la révolution de 1776. Martin Luther King reprendra ce thème pour décrire la vocation du mouvement pour les droits civiques. Est-ce dans ce sens que vous utilisez aujourd’hui le terme « abolitionniste » ?

La révolution abolitionniste n’a effectivement pas été achevée. L’esclavage a été aboli, mais une société post-esclavagiste reste à construire. Dans son grand ouvrage Black Reconstruction in America (1935), W. E. B. Du Bois développe le concept de « démocratie abolitionniste4 ». Dans cette perspective, au lendemain de l’abolition, il aurait fallu construire des institutions pour assurer l’éducation, l’emploi et la socialisation des personnes qui avaient été esclaves, et transformer en profondeur l’économie politique. Les institutions qui ont vu le jour après la guerre civile ont au contraire rétabli l’esclavage via des dispositifs de droit pénal, notamment le travail forcé des prisonniers (convict leasing). Les prisons, qu’on appelait d’ailleurs des « fermes » (prison farms), reproduisaient exactement le modèle des plantations. Il en existe encore à ce jour, par exemple en Louisiane et au Mississippi, qui perpétuent l’esclavage. La très grande majorité des détenus y sont des Afro-Américains.

Cette vision enrichit nos conceptions de la démocratie. Lorsque Du Bois parle de « démocratie abolitionniste », il s’agit d’un acte politique : il revendique une autre vision de la démocratie. Angela Davis, depuis les années 1990, a repris ce concept afin de soutenir l’abolitionnisme pénal, le combat pour une société qui n’aurait pas recours au carcéral. Il ne faut pas simplement abolir les prisons, mais les remplacer par des institutions, un tissu social et des services publics qui permettent à ceux qui sont en prison de réintégrer la société5. C’est en reprenant cette approche que je travaille aujourd’hui sur la démocratie coopérative. Nous pensons souvent à la démocratie à l’approche des élections, mais il s’agit désormais d’élargir la coopération démocratique à toutes les sphères de nos vies (le travail, le logement, la consommation, la famille, les finances, la production…)6.

L’abolitionnisme pénal n’est qu’un élément de ma réflexion. Il faut commencer par renverser la logique pénitentiaire selon laquelle la minorité des détenus les plus dangereux justifie la manière dont sont traités l’immense majorité des détenus. Privilégier la coopération en général permettrait de consolider nos aptitudes démocratiques et produirait de nouvelles formes de solidarité et d’entraide : un premier aperçu de cette société transformée nous permettrait alors de réfléchir à la façon de traiter les cas limites, comme ceux des personnes incarcérées pour des crimes violents. Mais il ne faut pas limiter nos propres ambitions et utopies concrètes à cause de quelques cas limites. Je mets donc l’accent sur la démocratie coopérative – plutôt que simplement abolitionniste – parce que ces nouvelles pratiques de coopération restent à construire.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon

  • 1. Rashid Khalidi, The Hundred Years’ War on Palestine: A History of Settler Colonialism and Resistance, 1917-2017, New York, Metropolitan Books, 2020.
  • 2. Bernard E. Harcourt, The Counterrevolution: How Our Government Went to War Against Its Own Citizens, New York, Basic Books, 2018.
  • 3. Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme [1942], trad. Gilles Dauvé et Jean-Louis Poireau, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique », 1987.
  • 4. W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America: An Essay Toward a History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America, 1860-1880 [1935], préface de David Levering Lewis, New York, Free Press, 1998.
  • 5. Voir Angela Y. Davis, Abolition Democracy: Beyond Empire, Prisons, and Torture, New York, Seven Stories Press, 2005. Voir aussi B. E. Harcourt, Critique and Praxis, New York, Columbia University Press, 2020.
  • 6. B. E. Harcourt, Cooperation: A Political, Economic, and Social Theory, New York, Columbia University Press, 2023.