Goldman de Ivan Jablonka

Sans négliger la dimension sensible de la chanson, Ivan Jablonka identifie un artiste réflexif, en avance sur son temps, chanteur des destins sociaux, allié des femmes, précurseur de l’ère mémorielle (« Comme toi »), penseur avec Perec de la jouissance du moi dans la ville, avec Benjamin de la flânerie urbaine, questionnant comme Arendt le point de basculement dans le mal, critiquant comme Debord l’artiste qui devient une marchandise.


Le livre d’Ivan Jablonka sur Jean-Jacques Goldman est une somme unique, scientifique, s’appuyant notamment sur tout le répertoire du chanteur et un demi-siècle de sources écrites et audiovisuelles. Mais l’historien bouscule les genres, le biographique et l’autobiographique, l’histoire (l’artiste a « le répertoire le plus écouté de toute la scène francophone ») et l’hommage (il est un « Mensch »). Cette légitimation académique, d’une institution par une autre, qui démontre l’importance collective d’un chanteur populaire, chiffres à l’appui, prend l’académisme à rebours. L’auteur confère en outre à l’individu une envergure intellectuelle et une stature nationale inattendues. Ultimement, l’enjeu du livre paraît social : la France serait une « nation Goldman ». À travers son portrait, l’auteur ferait notre portrait. Sa « centralité politique » serait telle qu’on ne pourrait pas ne pas se reconnaître dans son idéal humaniste. D’où l’importance de sa reconnaissance (par la connaissance approfondie proposée) dont l’objectif est la reconnaissance de nos valeurs, sur lesquelles repose notre contrat social (dignité, égalité, citoyenneté, solidarité, tolérance). Mais sa réhabilitation lui paraît à la fois consonante avec l’époque, dont le goût supérieur inclut la culture populaire, et dissonante avec les nouvelles luttes sociales – peut-être bénéfique au temps présent parce qu’à contre-courant.

L’auteur articule l’histoire, l’hommage et le portrait, l’histoire pour fonder l’hommage (il objective son succès et sa place exceptionnelle dans le paysage musical français) et le portrait pour nous tendre un miroir (la biographie est une « autobiographie collective »). L’objectif semble fonder le subjectif en vue d’une reconnaissance intersubjective.

Un livre d’histoire, tout d’abord, mais laquelle ? Notre histoire sert à comprendre la sienne. L’auteur situe la trajectoire d’un chanteur hors norme dans les normes de son époque. Il contextualise un parcours de réussite et met en perspective son éducation, ses études, son succès, sa musique, son engagement. Goldman nous dit quelque chose de la France de la fin du xxe siècle. Sa production musicale, par exemple, est historicisée : des années 1950 à 1980 apparaissent le rock, le pop rock, le rock français, la pop française. Sa popularité n’aurait pas été possible sans les médias de masse, la rencontre de la chanson et de la télévision, dont l’usage s’intensifie, ni sans un certain « écosystème politique et économique ».

Mais son histoire met aussi en lumière la nôtre. Analyser le phénomène Goldman, c’est mobiliser plusieurs histoires, celle du franco-judaïsme, de l’intégration, de la musique, de la célébrité et du mépris, ainsi que de la gauche politique. L’histoire sociale de Goldman engage aussi des problématiques philosophiques. D’une part, il est le fils de deux immigrés juifs, commerçants modestes, vivant aux marges de Paris, désireux de s’intégrer sans éclat. Cet ancrage culturel et social le rend sensible à la condition minoritaire, aux vies simples et utilitaires, aux fractures sociales. D’autre part, il est poussé à faire des études (école de commerce à Lille) et devient également sensible à la possibilité de sortir de sa condition. D’où les thèmes du destin social, de la décence ordinaire, mais aussi de l’exil et du « sursaut personnel ». L’enjeu est de défendre ici un « universalisme minoritaire » révolu, aux antipodes des conflits identitaires actuels et capable d’inspirer leur dépassement.

La deuxième dimension est l’hommage. Ivan Jablonka rend justice à l’œuvre en l’analysant et fait l’éloge d’un artiste à part. Les statistiques et les classements (depuis 2003, personnalité préférée « des Français ») côtoient les appréciations en les justifiant. Pour autant, l’historien n’est ni partial (aveugle) ni impartial (sans préférence), il prend le parti de comprendre une icône reconnue. L’hommage est aussi l’occasion d’une réflexion sur le jugement de goût, l’artiste et la valeur de la chanson populaire. Concernant sa musique, il évoque les « verdicts de nullité » qui la rejettent « au tréfonds de l’économie de l’estime », et les récuse en répondant aux critiques ou en les situant comme discours socialement déterminés qui reconduisent une domination. Il lui reconnaît en outre une envergure singulière, étayée sur trois critères : la posture publique, les positions savantes et les positionnements sociaux. L’auteur salue l’hyperstar anti-star, « spectaculairement anti-spectacle ». De fait, le chanteur refuse l’envergure de l’artiste, qui transforme la personne en personnage, faisant fusionner la vie avec l’œuvre. Mais ce refus est aussi une expression de l’artiste pop1, qui règle l’art sur la personnalité, faisant fusionner l’œuvre avec la vie. Sans négliger la dimension sensible de la chanson, Ivan Jablonka identifie un artiste réflexif, en avance sur son temps, chanteur des destins sociaux, allié des femmes, précurseur de l’ère mémorielle (« Comme toi »), penseur avec Perec de la jouissance du moi dans la ville, avec Benjamin de la flânerie urbaine, questionnant comme Arendt le point de basculement dans le mal, critiquant comme Debord l’artiste qui devient une marchandise. Les chansons ne sont pas des thèses, mais leur étude permet d’établir d’authentiques convictions.

Enfin, l’hymne à Goldman est un portrait, l’identification d’une idiosyncrasie. Tantôt le savant auréole l’aura populaire de son aura académique, tantôt il perce le mystère à jour, cernant une psyché, se risquant à démystifier le mythe qu’il fait revivre, à dévoiler celui qui résiste à la pulsion de dévoilement. Mais si la discrétion ne paraît pas tout à fait sauve, le centre est ailleurs, car il s’agit moins d’exhiber que d’exhumer des valeurs négligées. L’ambition est l’exhaustivité, et le savoir, comme la chanson, fait partie du jeu démocratique de la connaissance de l’autre dans les limites choisies d’une décence morale. C’est aussi une forme de côtoiement idéal, substitut sublimé du désir. Les traits les plus saillants sont donnés dans la dernière partie, pour élucider la volatilisation publique de l’artiste et son refus du succès. Son absence présente permet de rappeler les thèmes de prédilection du chanteur et de les rattacher à son caractère : la discrétion, l’amour du vagabondage, l’humilité sociale, une misanthropie à la Alceste et Rousseau, associée au vécu de la célébrité comme souffrance et au refus de la vénération et du voyeurisme. Des tendances, l’auteur glisse alors aux complexités et aux complexes. On passe du secret au souterrain, de l’analyse à la psychanalyse. Goldman souffrirait d’être un outsider inclus, un conformiste anticonformiste, désirant au fond ce qu’il refuse. La honte serait le sentiment dominant devant ce triomphe sans estime, cette réussite non sublimée par l’esprit, honte judaïque d’être une idole, honte chrétienne d’une gloire vaniteuse, honte intellectuelle d’une aura aux « relents fascistes ». Mais connaître n’est pas révéler, et la honte n’est pas forcément honteuse.

On lira donc un ouvrage audacieux qui relie une histoire à une société presque à son corps défendant et a pour enjeu notable la connaissance de soi par l’appropriation des antagonismes mis en lumière.

  • 1. Voir Agnès Gayraud, Dialectique de la pop, Paris, La Découverte, coll. « Culture sonore », 2018.
Seuil, 2023
400 p. 21,90 €