La mélodie du monde. Les musiques extra-européennes en Allemagne autour de 1900 d'Isabelle Kalinowski
Dans sa Théorie des sensations sonores (1863), Hermann von Helmholtz, qui considère la propagation des ondes comme énergie fondamentale du monde physique, distingue la musique harmonique moderne occidentale de la musique « homophone » de l’Antiquité grecque et des peuples orientaux et asiatiques, dont le développement est subordonné à celui de la poésie. Dans sa Psychologie du son (1883 et 1890), Carl Stumpf, musicien amateur qui souffrait d’acouphènes, propose une phénoménologie de l’écoute musicale, selon laquelle l’oreille humaine appréhende un « réseau de relations ». Helmholtz et Stumpf ménageaient ainsi une place pour une approche scientifique des musiques extra-européennes.
Auteur d’une thèse de physique sur la couleur de la mer et également musicien amateur, Franz Boas part en pays inuit en 1883, où il retranscrit certaines mélodies, insistant sur la signification religieuse des pratiques musicales. Son approche de la « cécité sonore » le rend sensible au rôle de l’attention dans l’écoute de la musique. Les premières recherches ethnomusicologiques, plus épistémologiques que motivées par un quelconque exotisme, trouvent un nouvel essor avec la fondation, en 1900, du Berliner Phonogramm-Archiv, où les chercheurs réunissent des enregistrements musicaux sur cylindres de cire. C’est notamment là que Max Wertheimer invente la théorie de la forme, en 1910, en étudiant les musiques veddas : « Une mélodie correspond à une figure [Gestalt] dont les parties individuelles possèdent une variabilité libre à l’intérieur de limites caractéristiques. »
La Sociologie de la musique (1921) de Max Weber constitue, selon Isabelle Kalinowski, « une véritable traduction sociologique des travaux musicologiques de Helmholtz, Stumpf et leurs successeurs », qui associaient la rationalité de la musique occidentale au développement du capitalisme moderne (lui-même lié à la croyance puritaine au dogme de la prédestination). Ce développement, l’autrice y insiste, n’était en rien une fatalité. En effet, les premières études de la nouvelle science musicale convergent sur « la nécessité de construire une forme de comparatisme affranchi des évidences de l’évolutionnisme ». Elles ouvrent ainsi la voie, non seulement à la théorie de la forme, mais aussi au structuralisme de Claude Lévi-Strauss. Avec cet ouvrage, Isabelle Kalinowski offre une synthèse magistrale de la science musicale comparative et répare ainsi un regrettable oubli historique.