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Notes de lecture

Dans le même numéro

Sacralité politique de Marc Weinstein

1. L’évolution totalitaire de l’Occident. 2. Pas de société sans autotranscendance. 3. Kafka devant l’immonde

janv./févr. 2022

Voici un cycle de trois ouvrages consacrés à la sacralité politique. Dans la lignée intellectuelle d’Arendt, de Marcuse et de Castoriadis, mais avec une profondeur historique inédite, le premier volume est une analyse foisonnante, organisée en six grands chapitres qui correspondent à autant de thèses sur les totalitarismes du xxe siècle, mais aussi le « totalitarisme néolibéral » du xxie siècle.

Selon la première thèse, le totalitarisme n’est pas un régime, mais la tendance du triple moteur État-capital-technoscience à provoquer la superfluité de l’homme. L’auteur enrichit la définition d’Arendt : la superfluité est non seulement physique (extermination), mais aussi économique (précarité, chômage) et environnementale (dérèglement climatique). Selon la deuxième, totalitaire est la tendance d’une société qui, avant de déclencher la terreur d’État, crée la peur nécessaire de la superfluité structurelle. Selon la troisième, le totalitarisme est le mouvement absolu de la science et de la technologie (la technoscience). Selon la quatrième, le totalitarisme est le mouvement absolu de l’État depuis la réforme grégorienne de l’Église au xie siècle, dont l’esprit est confirmé par l’instauration de l’État absolutiste à l’âge classique. Selon la cinquième, le totalitarisme est le mouvement absolu de l’économie (planifiée ou de marché). La sixième est une objection à l’idée néolibérale selon laquelle l’excès de démocratie serait totalitaire, qui met au contraire en lumière les tendances totalitaires du droit libéral.

Le deuxième volume montre que l’autotranscendance est un invariant des sociétés humaines en s’appuyant sur la sociologie de Durkheim. Or, selon Weinstein, le capitalisme possède une structure « hétéro-transcendante », qui se lit dans le surplomb de l’oligarchie stato-économique sur les citoyens et qui annule l’inconditionnalité du sens politique en la réduisant aux conditions de la « vie nue  » (Walter Benjamin). Or ce sens sacré est, selon Weinstein, une puissance « sensée (politique) et sensible (esthétique) » – une « puissense ».

Penser la puissense (physico-symbolique) exige de l’auteur qu’il la distingue de la puissance (physique). Il prend pour cela l’exemple de la souveraineté étatique dans son évolution récente (métropolisation des villes et européisation de l’État). À chaque fois, les instances étatiques se coupent un peu plus de l’autotranscendance du social, de sorte qu’elles incarnent un pouvoir en perte de puissense, désormais inapte à se constituer en référence symbolique. D’où sa fuite en avant dans la puissance techno-militaire et/ou économique.

On reconnaît une puissense à la parenté structurelle de la politique et de l’art. En effet, grâce à un « supplément » (Jacques Derrida) de sens commun ou symbolique, la vie sociale supplée et s’ajoute à la survie nue, élevant au-dessus des hommes les institutions signifiantes destinées à les tenir ensemble. Ainsi l’activité politique instituante des zapatistes s’accompagne-t-elle aujourd’hui d’une activité esthétique – cette danse collective au cours de laquelle, selon les mythes, les anciens dieux avaient fondé la société. D’où l’importante conclusion de l’ouvrage : l’autotranscendance se produit lorsque la puissance instituante politique agit de telle sorte que se manifeste en elle la puissense qui la désactive économiquement et technologiquement.

Si ces deux premiers volumes envisageaient la sacralité politique dans une perspective d’anthropologie philosophique et historique, le troisième peut être considéré comme un essai d’anthropologie littéraire.

Pour Weinstein, en effet, l’œuvre de Kafka est anthropologique sous le rapport du monde et de l’immonde. L’immonde est d’abord l’écœurant, le déchet abject (dans La Métamorphose, le jeune Gregor est une vermine que sa famille élimine comme telle). Mais cet immonde de surface est en réalité l’effet d’un immonde des profondeurs, qui consiste en la « négation de la pluralité articulée des mondes constitutifs du monde ».

Weinstein examine en particulier Le Procès. Pourquoi la ville-tribunal, que le premier chapitre du roman présente explicitement comme un État de droit (Rechtsstaat), est-elle immonde ? Pourquoi, arrivé au tribunal, Joseph découvre-t-il des images érotiques dans un code de lois ? Parce que, dit Weinstein, dans cette ville du droit total, les hommes sont sans monde propre : à la pension où il habite, Joseph n’a aucune intimité, les inspecteurs du tribunal qui viennent l’arrêter pénètrent dans son espace privé comme si c’était un espace public. Plus tard, quand il se rend au tribunal, il constate que des femmes y lavent leur linge comme si elles étaient chez elles. Lors de sa rencontre avec le prêtre, Joseph comprend que la cathédrale est une annexe désacralisée du tribunal. Ce dernier a si bien abattu toutes les cloisons qu’au lieu d’associer des mondes pluriels – disjoints parce que conjoints et conjoints parce que disjoints (la pension, la banque, l’atelier du peintre, la cathédrale) –, il les fusionne en un seul espace impropre, immonde.

On comprend mieux alors la passion de Kafka pour la loi. La loi n’est-elle pas ce qui, par la division-partage (nomos), autrement dit par la disjonction conjonctive, rend le monde commun en l’articulant en mondes propres ? Mieux : la loi est aussi celle de l’écriture-membrane, qui non seulement conjoint le social et la littérature, mais encore disjoint l’immonde et l’esthétique. Voilà pourquoi, suggère Weinstein, Kafka sacralise l’écriture monde et immonde. Dora, sa dernière fiancée, dit dans un témoignage : « La littérature était pour lui quelque chose de sacré. »

Si la trilogie offre un regard nouveau sur la désacralisation historique de l’Occident, en revanche, la sacralité politique annoncée par son titre général reste éclatée en fragments épars. Formulons donc le vœu que Weinstein assemble bientôt les morceaux du puzzle pour proposer une théorie générale de la sacralité politique. Il reste que l’ensemble constitue déjà un important apport à une nouvelle compréhension de notre époque.


1. L’évolution totalitaire de l’Occident
Hermann, 2015, 420 p., 35 €

2. Pas de société sans autotranscendance
Éditions du Croquant, 2020, 196 p, 15 €

3. Kafka devant l’immonde
Hermann, 2021, 262 p., 25 €

Juliette Mertens

Professeure (retraitée) de philosophie à l'Université de Liège.

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