Les grues volent vers le sud de Lisa Ridzén

À travers le quotidien d’un nonagénaire confronté à la dépendance et à la perte progressive du langage, Lisa Ridzén compose dans Les grues volent vers le sud une chronique familiale où se dessinent les mutations de la société suédoise et des formes de la masculinité.


Ce premier roman, qui a connu un énorme succès dès sa parution en 2024, avec près de 200 000 exemplaires vendus en Suède et une traduction dans une quarantaine de langues, fait résonner à la première personne du singulier la vie quotidienne de Bo, un nonagénaire vivant seul (son épouse, Frederika, atteinte d’Alzheimer, est dans une maison de retraite), abandonné aux soins d’aides à domicile, sujet à de longues digressions rêvées et attaché viscéralement à un chien, Sixten, que son fils Hans veut par mesure de sécurité éloigner. Ce récit du naufrage que peut devenir la vieillesse, avec la perte de la dignité et la dépendance qu’elle implique, va au-delà de la seule vision d’un corps usé. À travers les pensées de cet être simple, Lisa Ridzén, jeune sociologue travaillant sur les normes de la masculinité dans les zones rurales du Norrland où elle vit, donne tout leur sens aux paysages, saisons, mets traditionnels comme vecteurs culturels, et dessine le portrait de trois générations d’hommes, façonnés par leur héritage familial, suggérant en arrière-plan l’évolution de la société suédoise.

Lisa Ridzén n’épargne aucun détail quant au travail de ceux qui se succèdent pour s’occuper de Bo et lui assurer un relatif bien-être. Rien n’est décrit comme laid ou sordide ; chaque geste revêt une dimension naturelle, tristement humaine. Les séquences qui montrent Bo prendre une douche ou refuser d’être lavé, celles qui insistent sur son refus de mettre des couches, sur son incontinence, sur le rituel des médicaments ou sur l’installation d’un lit médicalisé révèlent la difficulté pour le vieillard conscient de se réapproprier son corps. En miroir, la mention des heures qui s’écoulent, la précision des dates et les notes sibyllines, laissées par les aidants pour résumer le déroulement de la journée, redonnent de l’objectivité à l’émotionnel du vécu. Le fait que ces commentaires soient toujours signés ne transforme pas Johanna, Marie ou Ingrid en anonymes interchangeables. En veillant sur Bo, elles se glissent dans son intimité, en préservent la trace et l’accueillent dans leur propre histoire.

Lisa Ridzén réussit à défier l’étroitesse du monde et les limites géographiques dans lesquelles le grand âge enferme Bo en décrivant minutieusement les paysages environnants. La forêt, avec la beauté magique de ses sentiers tortueux bordés d’arbres majestueux et parsemés de fleurs, impose sa force ; le lac, avec ses couleurs nuancées et son calme apparent, invite au rêve. L’attention apportée aux changements observés dans la nature au fil des saisons induit une perception autre du temps. Le sens que revêt pour Bo le fait de pouvoir se promener avec son chien Sixten dans ces lieux familiers n’en devient que plus évident.

La maison de Bo livre aussi ses secrets : la familiarité avec la chambre à coucher, la cuisine, la salle de bains, la connaissance des emplacements des fenêtres, de la porte de sortie ainsi que la vision des espaces entrevus font de chacun, non plus un intrus indiscret, mais un membre de la famille. Le descriptif des recettes concoctées par les aides, le rappel des plats traditionnels (fiskbullar ou tjälaknul), la mention des gâteaux (tartes aux amandes ou mazarin) apportés par Hans, concourent à faire de l’histoire de Bo un voyage partagé. Les images de bonheurs fugaces, racontées au présent par Bo – la figure tendre de Frederika, la silhouette d’un petit Hans joyeux, la présence amicale de Ture –, en intensifient le sentiment.

Le refus de Bo d’accepter la décision de son fils et de se séparer de son chien élargit la chronique d’une fin de vie en une réflexion sur trois générations d’hommes. Son ultime combat met au cœur du récit la relation père-fils. Les pans du passé revisités par Bo pointent les contraintes que la conformité à la masculinité, définie par chaque époque, implique. À la violence physique et morale de son propre père répondent le désir de Bo de réussir à parler à son fils et la difficulté de Hans à faire comprendre à Bo la justesse de ses choix.

Cet héritage douloureux se traduit en une perte de langage. Bo a attendu vainement que son père approuve verbalement ses décisions professionnelles ou personnelles. Bo ne trouve pas les mots pour témoigner à Hans de son affection et de son admiration, de même qu’il lui manquait le vocabulaire pour réaliser l’homosexualité de son seul vrai ami, Ture, ingénieur dans la scierie où il travaillait comme ouvrier. Hans n’exprime que maladroitement sa sollicitude pour Bo, qu’il encourage à rendre visite à Frederika, agrémente ses visites quasi quotidiennes de gâteaux ou s’efforce de lui faire admettre le départ de Sixten, ce chien devenu le symbole de tous les non-dits, l’enjeu même du pouvoir. Seule la génération suivante, représentée par Ellinor, la petite-fille de Bo, garante du lien entre son père et son grand-père, semble échapper au poids de tous ces interdits silencieux, ces malentendus destructeurs.

Une certaine évolution de la société suédoise se dessine ainsi en filigrane. L’évocation par Bo du travail à la ferme, de son activité dès l’âge de douze ans, des conditions de son emploi à l’usine ou des relations entre collègues et supérieurs hiérarchiques, la décision de Hans de suivre une autre voie, le parcours d’Ellinor à l’université, tous ces éléments disséminés au gré des réflexions de Bo, racontent un monde en mutation. La colère de Bo, social-démocrate, quand il comprend que son fils, loin de faire sien ses idéaux, devient un militant conservateur, et la difficulté pour Hans d’accepter les aides dont bénéficie son père, parce qu’elles ont été mises en place par un parti qu’il désapprouve, ancrent leurs divergences dans un contexte politique élargi.

À l’approche de la mort, une réconciliation est-elle encore possible ? Des gestes peuvent-ils remplacer ces mots qui font cruellement défaut ? La dernière image du roman permet de l’espérer.

La Peuplade, 2026
432 p. 23 €