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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le monde des nouveaux autoritaires sous la dir. de Michel Duclos

avril 2020

Au-delà de l’exercice descriptif, l’ouvrage permet d’envisager des pistes d’action pour affaiblir, sinon mettre fin à la tentation d’un « autoritarisme modernisé », toujours très vive, y ­compris en France.

L’ouvrage dirigé par Michel Duclos, ancien ambassadeur et analyste incontournable de la tragédie syrienne, réunit les plus belles plumes de la recherche en relations internationales (Jacques Rupnik, Christophe Jaffrelot, Bruno Tertrais, Aleksander Smolar, Gérard Prunier…) et une brochette des plus lamentables dirigeants de la planète (Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping, Narendra Modi, Recep Erdoğan, Jair Bolsonaro…). Les premiers, en dépeignant succinctement les seconds (une dizaine de pages pour chacun), dressent ainsi sur le vif un état du monde accablant. Car où un tel attelage pourrait-il le conduire, sinon vers une période de « conflits perpétuels », aussi bien économiques et technologiques que culturels et militaires ?

Dans son avant-propos, Michel Duclos s’attache à éclairer, derrière l’image de ces leaders, les forces et le contexte historique international qui les ont portés au pouvoir, se risquant même à formuler « trois théorèmes sur le nationalo-­populisme et l’auto­ritarisme ». Il ne s’agit pas ici de faire la théorie synthétique du populisme, mais de déployer la diversité des populismes et des nouvelles formes d’autoritarisme à travers un jeu de portraits pléthorique mais (nécessairement) non exhaustif de leurs leaders actuels (manquent quelques figures notables, comme Boris ­Johnson ou le futur ex-président burundais Pierre ­Nkurunziza). Cette diversité est exposée pour plus de lisibilité en trois groupes (les nationalo-populistes, les néo-autoritaires et les autoritaires assumés), dont les contours demeurent suffisamment souples pour, tout en évitant les amalgames, refléter des affinités et surtout des continuités puisqu’ils dessinent aussi trois étapes d’arrachement au modèle de la démocratie libérale. Pour ces nouveaux autoritaires, la voie des urnes constitue la principale voie d’accès au pouvoir ; l’affaiblissement ou le dévoiement des institutions démocratiques marque leur mandat ; et la mise en place d’un appareil non démocratique, oppressif et meurtrier, est un horizon naturel, sinon poursuivi dès le début. Erdoğan et Orbán sont caractéristiques de cet entre-deux mais, comme le souligne Michel Duclos, il n’y a ni déterminisme ni unicité. Ce dont les dix-neuf portraits rassemblés ainsi témoignent avec concision.

Dans ce carnaval des autocrates, plusieurs ont accédé au pouvoir de façon inattendue, à la faveur de la déroute des alternances traditionnelles, mais même lorsqu’ils se présentent comme des hommes neufs et antisystème, ils ont souvent derrière eux une longue carrière politique (Bolsonaro, Salvini). Peu d’entre eux se réfèrent à un véritable corpus idéologique, sinon vidé de son sens (Xi Jinping, Bachar el-Assad, l’ayatollah Khamenei). Aucun n’agite d’utopie grandiose, mais tous mettent en scène des clivages binaires et irréductibles (peuple et élite, nationaux et étrangers, anti-occidentalisme ou islamophobie…) et un grand nombre cultivent leurs liens étroits avec une religion (Salvini, Bolsonaro, Erdoğan, Poutine).

Si ce nouvel autoritarisme apparaît bien plus comme un style de pouvoir qu’une doctrine, avec tribuns charismatiques (Modi, Erdoğan), de ternes chefs réussissent aussi à briller par leur sens de la provocation (­Bolsonaro). Froids et flegmatiques (Poutine, Kagame) ou, au contraire, impulsifs et vulgaires (­Bolsonaro, ­Salvini), ils cultivent tous, de manière plus ou moins grotesque, le culte de leur personnalité. Parfois en ressortant les vieux classiques du despotisme (Kim Jong-un), mais souvent en renouvelant le modèle de «  l’homme fort  » (Mohammed ben Salman et ­Mohammed ben Zayed au Moyen-Orient), voire pour les plus sournois en se faisant passer pour des «  tyrans malgré eux  » (Bachar ­el-­Assad). Certains demeurent ­inflexibles (Sissi), d’autres se montrent plus fluctuants ou contradictoires, excellant aussi bien dans le registre du catastrophisme (Trump en 2016) que dans celui de l’auto­célébration euphorique (Trump en 2020). Ils se placent au-dessus d’un peuple qu’ils prétendent être seuls à incarner (Poutine) et élèvent en retour ce peuple au-dessus des étrangers et des minorités ethno-­religieuses dont ils promettent de conjurer la menace (Modi). Si les mesures économiques et politiques prises peuvent s’avérer contre-­productives (Modi, ­Khamenei), plusieurs bénéficient de périodes de forte croissance (Trump, Kaczyński, Kagame) et se voient réélus, sinon plébiscités, installant leur système clanique ou clientéliste dans la durée.

Si certains entraînent leur pays dans une folie autodestructrice (Bachar el-Assad) et le déclin, leur auto­ritarisme passe désormais pour un gage d’efficacité gouvernementale et ce sont souvent eux qui font la course en tête dans le domaine de l’innovation techno­logique (Xi Jinping) et ­l’utilisation des réseaux sociaux (Trump). De plus, même lorsque des formes ­d’opposition et des forces de modération subsistent (la Cour suprême en Inde, le Congrès et la presse aux États-Unis, les institutions européennes pour la Hongrie et la Pologne), le jeu du pluralisme dys­fonctionne et grippe les ­perspectives de l’alternance. « Donald Trump a prouvé ou rappelé que le jeu démo­cratique reposait sur le respect de l’autre, la rationalité et le débat, mais que les électeurs s’habituaient rapidement à leur abandon », constate Gérard Araud. Séduction et banalisation du mal se conjuguent.

La dislocation des institutions libé­rales a lieu aussi bien en interne qu’au niveau international. De Duterte à Bachar el-Assad, de Netanyahou à Poutine, nombre de ces leaders ont, à des degrés divers, violé le droit inter­national humanitaire le plus fondamental, dans leur pays ou à l’extérieur. Sous leurs coups, les institutions multi­latérales cèdent la place à des rapports de force brutaux et des allégeances imposées. Les nouveaux autoritaires réaménagent l’ordre international au gré de leurs alliances indéfectibles (Netanyahou et Trump), temporaires (ben Zayed et ben Salman) ou providentielles (Poutine et el-Assad). Des rapprochements improbables (Trump et Kim Jong-un) et fragiles (Erdoğan et Poutine) se combinent avec des hostilités historiques (Kaczyński et Poutine) ou des oppositions farouches (Trump et Khamenei), dont certaines deviennent structurantes (Trump et Xi Jinping).

Les institutions multi­latérales cèdent la place à des rapports de force brutaux et des allégeances imposées.

C’est pourquoi Michel Duclos met en garde contre « une approche de “bloc à bloc” [qui], dans un monde de régimes hybrides, serait contre-­productive ». Au contraire, les démocraties ­libérales doivent à tout prix « prévenir la jonction entre les différentes strates qui constituent le mouvement anti-libéral global ». Pour cela, les sociétés démocratiques, et les pays de l’Union européenne en particulier, devraient affiner leur capacité à identifier les étapes et les points de bascule des « sorties du jeu démocratique » ; poursuivre les échanges diplomatiques en comprenant les ressorts de la « géopolitique des nouveaux autoritaires », mais surtout renforcer les coopérations avec les sociétés civiles de ces pays pour les aider à sortir d’une vision clivée entre peuple et élite ; renouveler le libéralisme pour réduire les inégalités et produire un type alternatif de dirigeants démo­cratiques et créer de nouveaux mécanismes de responsabilisation collective.

Au-delà de l’exercice descriptif, l’ouvrage permet d’envisager des pistes d’action pour affaiblir, sinon mettre fin à la tentation d’un « autoritarisme modernisé », toujours très vive, y ­compris en France. Pronostiquant une crise interne des autoritarismes (ou de certaines de leurs formes), Michel Duclos s’interroge et nous interroge : « Si tel est le cas, les défenseurs du libéralisme politique – d’un libéralisme renouvelé – seront-ils le moment venu au rendez-vous? » Faute de quoi, la conjugaison des crises des démocraties et des crises de l’autoritarisme risque d’accélérer la brutalisation des régimes et l’ensauvagement des sociétés. À ce jour, malgré les espoirs que suscitent les transitions soudanaises et algériennes, il y a hélas peu de raisons de
croire en un retournement favorable. Mais seules les batailles non menées sont perdues d’avance.

Éditions de l’Observatoire/Institut Montaigne, 2019
288 p. 19 €

Joël Hubrecht

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Responsable de Programme (Justice pénale internationale / Justice transitionnelle) à l'Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Membre du Comité Syrie-Europe après Alep. Enseigner l'histoire et la prévention des génocides: peut-on prévenir les crimes contre l'humanité ? (Hachette, 2009). …

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Le populisme en débat

Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.