À l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques de Nastassja Martin
L’ouvrage joue habilement des échelles et des registres pour présenter sa réflexion sur la manière dont les humains naviguent lorsqu’ils sont confrontés à des bouleversements, lorsque les repères sont à réinventer et les rapports aux autres à remodeler face à l’incertitude.
En partant de questionnements sur les modes collectifs d’adaptation qui peuvent émerger face aux crises climatiques, nés d’un jeu de miroirs avec sa première ethnographie des Gwich’in d’Alaska1, Natassja Martin traverse le détroit de Béring pour suivre une famille even dans les forêts du Kamtchatka de Sibérie orientale. Partageant leur quotidien, les sorties de chasse et de pêche, l’âpreté de la vie dans la toundra et les histoires autour du feu, l’autrice retrace, avec un style élégant et littéraire, la trajectoire originale d’une famille qui a fait le choix de la vie en forêt pour faire face à la déstructuration d’un monde.
Autrefois éleveurs nomades se déplaçant avec les rennes, les Even furent sédentarisés dans les kolkhozes durant l’époque soviétique, puis livrés à eux-mêmes à la chute de l’Union soviétique. Les troupeaux de rennes sont aujourd’hui aux mains de grands propriétaires ; le mode de vie nomade est oublié ; face à la désintégration des référents coutumiers et des structures étatiques, il n’est resté qu’une précarité sans fin et une culture déracinée… ou l’immensité de la forêt.
« Les lumières se sont éteintes, et les esprits sont réapparus », dit Daria, mère de la famille et informatrice principale de l’autrice, pour décrire le moment où le choix de la forêt s’est imposé à eux. En effet, survivre en forêt, c’est (re)nouer un dialogue avec les espèces qui l’habitent, porter attention aux multiples voix du monde en s’attirant leurs faveurs, rêver avec les animaux et revivre les histoires des temps immémoriaux, ces mythes d’avant la spéciation dans lesquels les êtres se fondent les uns dans les autres et communiquent librement.
À travers la vie au jour le jour de cette famille, où la nécessité matérielle se nourrit d’exigences relationnelles, une réflexion sur l’animisme s’élabore. Natassja Martin convoque habilement les pères fondateurs de la discipline aux côtés des tricksters, ces fripons mythiques et imprévisibles, en nous rappelant leurs errances et leurs déconvenues : Corbeau qui, en voulant voler le soleil, achève le processus de spéciation en révélant sa lumière au monde, ou Renard qui berne le pêcheur en lui promettant son aide et dévore ses saumons. Les mythes cessent d’être des récits des origines pour devenir des modèles de relation entre les êtres.
Cette famille even ne renoue pas avec des voies anciennes de la vie en forêt, mais élabore au jour le jour de nouveaux assemblages et arrangements dans les marges, au gré des déplacements des animaux et des changements du milieu. Elle tente de vivre malgré les bouleversements climatiques et les enfreintes aux lois cosmiques qu’ils génèrent, voire en en tirant parti. Les saumons sont dépouillés de leurs œufs pour ravir les palais de puissants oligarques ; les zibelines, en dépit de leurs meilleures ruses, sont rêvées et traquées dans la neige pour vêtir des plus belles fourrures les dames des lointaines villes d’Europe et d’Asie. On tente de rétablir le dialogue avec les éléments qui se déchaînent, les rivières qui débordent et les feux qui ravagent les forêts. Si la vie onirique doit s’interpréter sans chamanes, car ils ne sont plus là, quelle cosmologie raconter lorsque le monde change ?
Dans la lignée d’une anthropologie des crises systémiques et des expériences vécues de milieux « cosmopolitiques », l’ouvrage joue habilement des échelles et des registres pour présenter sa réflexion sur la manière dont les humains naviguent lorsqu’ils sont confrontés à des bouleversements, lorsque les repères sont à réinventer et les rapports aux autres à remodeler face à l’incertitude. Il en ressort une invitation à envisager les situations de crise comme des opportunités pour changer de « cartographie » et appréhender les êtres qui nous entourent autrement.
- 1. Nastassja Martin, Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, Paris, La Découverte, 2016.