Le Vercors oublié de Francis Ginsbourger
L’histoire de la résistance dans le Vercors a fait l’objet de nombreux témoignages publiés et de recherches historiques. Le projet de ce livre est de serrer la focale sur un village en particulier, étrangement laissé de côté par les récits et commémorations officielles, alors qu’il a hébergé l’état-major du maquis. Le point de départ est la fuite qui conduit dans ce village, en 1943, une famille de commerçants juifs lorrains. Le livre croise alors trois récits : le travail de l’auteur à la recherche des souvenirs et des archives familiales de cette histoire qui n’a pas été vraiment racontée ni transmise ; la rencontre de l’auteur avec les habitants du village, en particulier le curé Pierre Vignon, neveu du prêtre Fernand Vignon qui a aidé sa famille ; la reconstitution de l’histoire de la résistance dans ce village. Plus précisément, comme le souligne le sous-titre, la résistance des habitants du village : à l’encontre d’un récit qui présente la résistance comme une dynamique arrivant de l’extérieur (avec l’afflux de jeunes réfractaires au Sto), le livre retrace l’action efficace et discrète de ceux qui « ont fait ce qu’ils avaient à faire », selon leurs termes modestes et graves, car c’est ainsi que se vivait la solidarité pour ces « montagnards qui connaissaient la montagne, qui se connaissaient entre eux et qui savaient se taire ». Ces civils ne sont pas des témoins passifs des événements, ni de simples victimes de la violence : ils ont été acteurs de leur histoire, ils ont fait des choix, ils se sont parfois trompés ou se sont montrés à la hauteur de la situation. C’est en leur redonnant leur rôle d’acteurs historiques que l’auteur peut comprendre pourquoi et comment ils ont aidé sa famille à se cacher et à échapper aux persécutions. Ce qui ouvre la voie au travail personnel de la mémoire, vers le traumatisme familial inexprimé qui fut à l’origine de ce livre. L’enquête historique charrie donc des « résurgences » de la mémoire, dans un entrecroisement des récits familiaux et des traumatismes collectifs du village. Le pouvoir de se raconter devient alors la capacité de renouer un fil biographique et de transformer enfin des « anecdotes répétitives », entendues dans l’enfance, en un récit libérateur – libérateur parce qu’il intègre les souffrances personnelles au sein d’une narration historique documentée et partagée collectivement.