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Notes de lecture

Dans le même numéro

En prison, paroles de djihadistes, de Guillaume Monod

janv./févr. 2019

#Divers

Le lecteur sera surpris de ne trouver dans cet ouvrage aucune analyse des liens entre djihadisme et psychiatrie, et aucun contre-discours, scientifique et républicain. Au contraire, il y lira des références philosophiques, cinématographiques, historiques qui ancrent le djihadisme dans une histoire culturelle, au lieu de souligner, encore et toujours, son caractère inédit et incompréhensible. Les djihadistes sont en effet comparés, tour à tour, aux héros hollywoodiens, à Saint-Just, à un certain fondamentalisme protestant, aux libertariens américains, aux prospecteurs d’or en Californie ou encore à l’extrême gauche. La thèse de Guillaume Monod est la suivante : la conviction djihadiste n’est ni théologique ni politique comme on le prétend, elle est mythologique. En témoigne le désintérêt de ses adeptes pour l’histoire du monde arabe et son rayonnement (âge d’or arabo-andalou, guerres de libération nationale, décolonisation). Certes, la solidarité avec les rebelles en Syrie, enhardie par l’hypocrisie des politiques occidentales, est un facteur central du discours des djihadistes. Mais parmi les éléments dont on parle moins, le fantasme du héros et l’injonction à la virilité contribuent fortement à leur engagement. La Syrie apparaît comme une espèce de paradis mondain, lavé de la souillure et… de l’impôt. Et pour être idéaliste, le djihadiste n’est pas un fou. Il faut considérer son engagement comme un choix rationnel. Dès lors, Guillaume Monod propose une analyse convaincante des raisons philosophiques de la « pensée djihadiste », empruntée pour l’essentiel à Plotin. Chez ce dernier, la matière est le mal parce qu’elle est séparée de l’Intellect et empêche le retour vers l’Un. C’est en vertu de l’attachement à l’idée de matérialité du mal que le djihadiste pense pouvoir l’éradiquer en détruisant des vies humaines. On le voit, pour l’auteur, ces « paroles de djihadistes » méritent d’être considérées parce qu’elles sont sensées. Par des chiffres et témoignages, l’auteur montre que le djihadiste n’est ni un analphabète à qui on aurait « lavé le cerveau », ni un pervers qui nourrit une fascination morbide pour la mort : leur engagement est une adhésion et non un embrigadement. Cette observation est essentielle parce qu’elle exige de la démocratie qu’elle se mette à la hauteur des cris d’indignation qu’elle génère en son sein. En effet, la démocratie elle-même n’est pas à l’abri de la « radicalisation » de ses principes, « rien d’autre que la forme républicaine du takfirisme », comme en témoigne la considération de la déchéance de nationalité.

 

 

Gallimard, 2018
192 p. 18 €

Margaux Cassan

Etudiante en philosophie à l'Ecole Normale Supérieure (PSL), après des études d'histoire de la philosophie à Paris I ainsi qu'en arts du langage à l'EHESS. Margaux Cassan a été assistante de rédaction à Esprit de mai à décembre 2018, et s'intéresse tout particulièrement à la philosophie protestante, en questionnant notamment les notions de foi, de pouvoir et de puissance.…

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L’inquiétude démocratique. Claude Lefort au présent

Largement sous-estimée, l’œuvre de Claude Lefort porte pourtant une exigence de démocratie radicale, considère le totalitarisme comme une possibilité permanente de la modernité et élabore une politique de droits de l’homme social. Selon Justine Lacroix et Michaël Fœssel, qui coordonnent le dossier, ces aspects permettent de penser les inquiétudes démocratiques contemporaines. À lire aussi dans ce numéro : un droit à la vérité dans les sorties de conflit, Paul Virilio et l’architecture après le bunker, la religion civile en Chine, les voyages de Sergio Pitol, l’écologie de Debra Granik et le temps de l’exil selon Rithy Panh.