La haine de l’autre, exutoire de la haine de soi. Approche clinique de Gérard Netter

Préface de Jean-Noël Mabiala


Peut-on venir à bout de la haine ? Pourquoi la résistance éthique, culturelle et religieuse semble-t-elle si souvent impuissante à empêcher l’acharnement de l’homme contre son semblable ? Si des réponses sont avancées, « la question brûle toujours, même quand on croit l’avoir éteinte avec une réponse », comme l’affirme le grand poète Edmond Jabès. À cette question, Gérard Netter apporte une contribution essentielle et originale.

Intellectuel discret et hors normes – il fut instituteur et enseignant spécialisé avant de devenir docteur en psychologie clinique de l’éducation –, Gérard Netter poursuit son travail sur le rapport à l’autre, qui, dans son inquiétante étrangeté, est « notre double, double menaçant, double défaillant que l’on découvre en miroir ». Mais l’autre est aussi celui à qui l’on doit l’émerveillement d’une véritable rencontre. Apparaît, dès lors, l’ambivalence du « lien vital, dont nul ne peut se passer », où l’on peut lire « en même temps le désir et la crainte, l’amour et la haine, l’espoir et le désespoir ». La haine, passion destructrice, attaque le lien et engendre la violence. Gérard Netter convoque l’histoire, la psychologie clinique, la psychanalyse, la philosophie et la littérature pour traiter de cet « affect universel inhérent à la relation, poussant l’Homme régulièrement à un acharnement destructeur contre son semblable : harcèlement, persécution, esclavage, massacre, génocide ». Une réalité qui traverse les siècles, les continents, comme si le mal suprême était universel et inguérissable. Alors que « c’est toujours l’amour en nous qui est blessé, c’est toujours de l’amour que nous souffrons même quand nous croyons ne souffrir de rien », écrit Christian Bobin dans L’Inespérée.

La « genèse de l’altérité » commence chez le petit enfant dans sa relation à sa mère, dont il comprendra peu à peu qu’elle est « un autre autonome, indépendant, porteur d’une autre histoire, animé d’un autre désir menaçant l’illusoire confusion initiale ». La thèse centrale que développe l’auteur en découle : « L’altérité interroge mon identité, en taquinant le narcissisme, en insufflant le doute, en ouvrant le jeu des désirs… avec le risque d’être accepté ou rejeté, ignoré aussi peut-être. Mais la relation d’altérité est un risque à courir auquel nul ne peut échapper. S’y jouent le désir d’être tout et la peur de n’être rien. »

Le basculement vers la haine de l’autre serait donc dû au fait que notre rapport au monde est écartelé entre deux pôles : l’impossibilité d’être tout – « Comment pourrai-je être tout si je partage ma condition avec d’autres, qui justement ne sont pas moi ? » – et la peur de n’être rien – « Autrui ne trace-t-il pas les limites de notre liberté sur lesquelles vient échouer le désir d’être tout ? » La haine de l’autre marquerait l’échec du renoncement au désir de toute-puissance et la naissance du ressentiment chez le sujet débordé par les humiliations et les frustrations. Il se vit comme victime, puisque « si je ne suis pas tout, je ne suis rien et c’est à cause de l’autre ». Le livre nourrit l’ambition « de trouver les outils pour sortir de cette rumination victimaire paranoïaque, haineuse, qui fait de l’autre une entrave, une menace, un ennemi, sinon la cause de tous les maux ».

Comme en écho, Wajdi Mouawad, directeur du théâtre de la Colline, écrit dans une tribune de Libération consacrée à l’actualité tragique du Proche-Orient : « Cette détestation vient de loin et se transmet de génération en génération… Elle pousse à notre insu, grandit, fait des ramures, s’enracine à jamais, s’intrique tant à notre identité que l’on finit par élaborer des schémas de pensée pour la légitimer, nous transformant par la même occasion en victime éternelle. » L’autre étant désigné comme source de tous les maux, nous passons, selon les mots du poète Pascal Boulanger, « du moderne rimbaldien Je est un autre, qui posait les bases de l’altérité, à un postmoderne Je hais un autre… Autrement dit, l’autre c’est moi, il est à ma disposition, je peux le cas échéant l’acheter, le vendre ou bien encore me grimer en lui ».

Tout au long de ces pages, Gérard Netter s’interroge sur notre vulnérabilité face aux limites de notre propre condition et conclut que « la haine de l’autre est bien un exutoire de la haine de soi au sens où la haine tournée vers l’autre permet de se débarrasser de la haine de soi, en évitant l’autodestruction ».

Mais qu’est-ce que haïr ? Est-ce simplement le contraire d’aimer ? Dans ses Études sur l’amour, le philosophe José Ortega y Gasset écrit ces quelques lignes éclairantes : « L’amour est vivification éternelle, création et conservation intentionnelle de l’aimé. La haine est annulation et assassinat virtuel… haïr c’est assassiner sans relâche, effacer de l’existence l’être que nous haïssons. » La haine de l’autre n’est pas seulement une question individuelle, elle concerne la collectivité et la société tout entière. Le « nous contre eux » correspond à une construction sociale : « La question est de désigner l’autre, symbole de tous les autres, symbole de ce que le sujet peut haïr de lui-même et qu’il tient absolument à maintenir à l’extérieur de lui. »

C’est dans ce mouvement d’allers-retours que se développent « représentations-affects, langage, pensée, secret, culture, croyance, récits, mythologie » : autant de médiateurs pour ne pas se confondre avec le monde extérieur et entrer en relation avec lui. Historiques ou littéraires, les récits permettent de donner du sens au chaos intérieur et au chaos du monde, et nous aident à « mieux comprendre quelque chose de ce réel qui nous dépasse, de ce réel impossible comme le suggère Lacan ». En définitive, cette recherche de vérité reste essentiellement inachevée et malmenée aujourd’hui par une lecture du réel pervertie et amplifiée par les réseaux sociaux. En outre, dans la narration conspirationniste, « rien ne serait dû au hasard et ceux qui savent nous cacheraient tout… Le terrain est propice alors pour susciter la haine du Nous contre Eux ».

Alors, quelle place pour une cohabitation pacifiée ? Comment prévenir la guerre de tous contre tous ? Il faut pour cela « faire apparaître un sentiment de fraternité, de solidarité, de convergence des mémoires et non de concurrence, et non de rivalité, et non de ressentiment, de haine et de destruction » : autant de sujets qui font l’objet de développements approfondis dans l’ouvrage. Dans la haine qui aujourd’hui déborde et malmène le vivre-ensemble, sont à l’œuvre des mécanismes psychiques : la haine de soi, la quête d’identité – si je ne suis pas l’autre, qui suis-je ? – et la quête d’amour. Comment éviter que ce conflit intrapsychique permanent ne fasse basculer dans le rejet de l’autre ? Pour que l’histoire de Roméo et Juliette et la haine entre Capulet et Montaigu, entre clans ou communautés, reste réservée au récit littéraire ? Le philosophe Emmanuel Levinas, dont toute l’œuvre a porté sur la place de l’autre et l’épiphanie du visage comme obligation éthique, renvoyait à l’altérité radicale d’autrui et à la responsabilité de chacun face à l’interdit. Son disciple Alain Finkielkraut constate dans Pêcheur de perles combien la relation à l’autre s’est dégradée. L’être contemporain rejette tout ce qui peut l’entraver et, pour lui, le prochain devient l’indésirable même : « Sous les pavés la plage, rêvait-on en 1968. Sur les pavés, la rage ou la radiation d’autrui, est-on amené à constater tristement quelques décennies plus tard. »

La pulsion destructrice peut avancer masquée et trouver des chemins pour contourner, infiltrer ou détourner la résistance éthique, avertit Gérard Netter. Il présente plusieurs outils et expériences qui ravivent la joie d’être ensemble et renforcent le sentiment de fraternité : « Le plaisir de créer, de penser, de rencontrer, d’aimer… Là s’éprouve toute la beauté de la fragilité humaine. » La relation d’altérité n’est pas sans risque et c’est sur cette ligne de crête que l’homme continuera de cheminer entre le désir d’être tout et la peur de n’être rien. « Rien n’est gagné d’avance. Rien n’est perdu non plus. »

L’Harmattan, 2023
214 p. 22 €