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Notes de lecture

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Afrique subsaharienne, un continent d’histoires

Collectif

De La Raison dans l’histoire de Hegel au trop fameux discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, le déni de l’historicité de l’Afrique subsaharienne, vue comme un isolat englué dans un éternel et sombre présent, affecte la perception du continent. L’ouvrage Afrique subsaharienne, un continent d’histoires est une compilation d’articles, parus sur plusieurs années dans la revue L’Histoire et traitant chacun d’une période spécifique, de la préhistoire à l’époque contemporaine. Déconstruisant des idées reçues, il met à la disposition du grand public des matériaux de nature à invalider cette représentation qui, comme le rappelle François-Xavier Fauvelle, « fait partie des mensonges qui enveloppèrent la traite des Noirs ».

Ces textes nous donnent à voir une Afrique plurielle et de très longue date insérée dans un réseau d’échanges de marchandises, d’hommes (souvent réduits à l’état de marchandises), d’idées et de spiritualités. L’ouvrage montre l’ancienneté de nombreux et puissants royaumes, et donc la diversité des formes d’organisation politique en Afrique précoloniale. Notons que l’histoire a été niée ou instrumentalisée sur les deux rives. En 1974, la découverte de Lucy a permis de présenter l’Éthiopie comme berceau de l’humanité. Jean-Renaud Boisserie souligne l’inanité de cette présentation : « L’humanité n’a pas brusquement surgi de la poussière de l’Afar il y a 3, 18 millions d’années. » Nous sommes le fruit, sur des milliards d’années, d’une histoire partagée avec les autres êtres vivants et « si un lieu de naissance doit nous être attribué, c’est d’abord celui du théâtre de cette histoire, la Terre ».

S’éloignant des thèses de Cheikh Anta Diop et de ses épigones sur l’Égypte négro-africaine comme matrice d’une culture continentale, Catherine Coquery-Vidrovitch décrit un pays où des « peuples venus de tous les alentours étaient de tous les teints de peau (y compris les pharaons), en un temps où le racisme de couleur ne prévalait pas sur le racisme de culture ». En outre, pour l’historienne, « la principale conséquence de la conquête romaine, c’est que l’Égypte, cet extraordinaire creuset de cultures et de peuples africains anciens, a été coupée du reste du continent ». L’influence égyptienne aurait donc été limitée dans le temps.

Du foisonnement de données fournies, retenons quelques éléments de nature à éclairer le temps présent. Bernard Nantet rappelle que sur une période relativement courte, une civilisation peut, malgré son inventivité, disparaître sous l’effet du changement climatique. De 8000 à 2000 avant notre ère, l’eau disponible permet au Sahel de connaître la sédentarisation et l’élevage ; la désertification à partir de 2500 oblige à des innovations, germes d’une agriculture, mais ces innovations n’empêchent pas un processus fatal. François-Xavier Fauvelle décrit une Éthiopie médiévale où coexistent un domaine chrétien et des communautés musulmanes, « loin du bastion chrétien agressé depuis l’extérieur par des concurrents musulmans ». Catherine Coquery-Vidrovitch donne une illustration ancienne du prix de la dépendance économique quand le monde bouge : les souverains soudanais du Moyen Âge furent riches de leurs commerces avec les intermédiaires arabes qui fournissaient l’Europe en or et le monde méditerranéen en esclaves. Mais aux xve et xvie siècles, ils déclinèrent sous l’effet du déplacement des centres du commerce international vers le monde atlantique, faute d’être « passés au stade productif, à l’investissement ».

Plusieurs auteurs aident à comprendre pourquoi les élites africaines d’aujourd’hui ont à ce point chaussé les bottes du colonisateur. Des élites traditionnelles (chefferies, sultanats) ont été confortées par ce dernier, peu soucieux de leurs abus pour autant qu’elles maintenaient un certain ordre et relayaient ses priorités. La bourgeoisie naissante de planteurs ou de clercs tire parti de la colonisation tout en s’y opposant, et conserve ses positions après les indépendances. Elikia M’Bokolo se montre iconoclaste à propos d’une pièce majeure de la légende du père de l’indépendance ivoirienne. L’auteur avance que l’une des raisons de l’opposition virulente d’Houphouët Boigny au travail forcé était que celui-ci ne profitait qu’aux colons, mis ainsi en position de concurrence déloyale vis-à-vis des nouveaux planteurs africains, au premier rang desquels il figurait.

Alors que la France peine à tirer les conséquences de l’échec de son intervention militaire au Sahel et que la fin de l’anachronique Zone franc, politiquement condamnée quels que soient ses avantages en termes de stabilité économique, est retardée par des replâtrages laborieux, Jean-Pierre Bat montre que la prétention à contrôler ce qu’on ne contrôle plus est ancienne, de même que la difficulté à prendre la mesure des ruptures qui se profilent. Les « indépendances octroyées » sont pour lui « une version du colonisateur pour faire croire à son contrôle du processus et du calendrier des indépendances », et de fait, « aucun empire n’a envisagé son retrait avant d’y être contraint par la force ». Au demeurant, contrairement à une idée répandue pour l’embellissement de la geste gaullienne, le discours de Brazzaville ne traçait en rien la voie vers des indépendances. Marc Michel cite cette recommandation très claire du discours : « Les fins de l’œuvre de colonisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’empire ; la constitution éventuelle, même lointaine, de self-government dans les colonies est à écarter. » Le même Marc Michel rappelle le long chemin nécessaire pour sortir du consensus des forces politiques françaises, Parti communiste inclus, sur l’opportunité de maintenir les États africains sous tutelle. Si, en 1945, « l’anticolonialisme, entendu comme la dénonciation des abus de la colonisation, était une donnée largement partagée, il ne s’agissait cependant pas d’indépendances »… Aujourd’hui, alors que les condamnations de la Françafrique sont répandues, peu de personnes, dans la classe politique, mettent en cause la « vocation africaine » de la France.

L’absence d’article sur la réverbération de l’histoire africaine dans les pays anciennement colonisateurs tient l’ouvrage à distance des polémiques « décoloniales ». Mais, dans la lignée du post-colonialisme à la Edward Saïd, Guillaume Blanc désigne les parcs naturels africains comme projection de l’Éden rêvé par l’Occident, au détriment des agropasteurs locaux violemment refoulés. On s’autorisera à douter que ce que l’auteur dit avoir observé en Éthiopie (innocuité des pratiques paysannes, surestimation de la déforestation) soit généralisable. Enfin, la tragédie rwandaise n’est que brièvement évoquée. Regrettons qu’aucun article du dossier de 2014 consacré par la revue au génocide n’ait été retenu, alors que la question des responsabilités françaises demeure brûlante.

Au total, l’ouvrage est riche de la diversité et de la grande qualité des textes réunis. Une mise en perspective, des cartes et une chronologie auraient accru ses qualités pédagogiques, et quelques illustrations auraient rendu sa lecture plus agréable.

Nouveau Monde, 2021
336 p. 21,90 €

François Giovalucchi

Ancien agent de l’ AFD et du Trésor, François Giovalucchi exerce les fonctions de conseiller économique et d'enseignant associé à l'université catholique de Madagascar.

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Les difficultés rencontrées pendant la gestion de l’épidémie de Covid-19 ont remis en lumière le rapport paradoxal que la France entretient avec son État. Parce qu’il est censé décider de tout, il est le recours vers lequel tous se tournent en situation de crise, en même temps qu’il concentre l’essentiel des critiques. Au-delà de la crise sanitaire, la question d’un juste partage des responsabilités entre l’État et d’autres acteurs - les collectivités territoriales, les citoyens, les syndicats ou les entreprises- pour construire un horizon d’action commun se pose. Alors même que la pandémie marque le retour en grâce de l’action publique, comment changer concrètement la figure de l’État pour apaiser sa relation avec la société et lui permettre de répondre aux aspirations contemporaines en matière d’écologie et de justice sociale ? C’est à cette question que s’attache ce dossier, coordonné par Lucile Schmid.