Parmi les gisants. Penser le cimetière de Robert Harvey

Le récit ne suit pas une logique linéaire, comme à la recherche d’un trésor caché, ce qui donne au lecteur le plaisir de suivre les méandres de l’interrogation.


Pour « penser le cimetière », il faut trouver une forme qui éveille l’esprit. Le professeur de littérature Robert Harvey propose un récit qui prend en compte l’histoire et interroge la politique et son fondement éthique. Comme dans un cimetière, l’auteur invoque la présence des absents dans des représentations sensibles de ce que furent les vivants parmi d’autres vivants.

Robert Harvey explore les significations des expressions courantes et des inscriptions sur les stèles pour décrire ceux qui « reposent en paix ». Comme la vie est une sorte de voyage, nous accompagnons Robert Harvey dans les siens, au Japon, en Algérie et au Vietnam, mais aussi là où il a pris ses habitudes, en France et en Allemagne.

Les poètes et les auteurs qui séjournent avec l’auteur dans son récit sont, comme lui, des connaisseurs du cimetière : entre autres Baudelaire, Mallarmé, Michel Deguy et Samuel Beckett dont l’auteur cite la sentence, « imagination morte imaginez ». Dans le style abrupt du James Joyce du Finnigans Wake (1939), Beckett insiste sur la priorité de la faculté d’imagination chez l’être humain, qu’il faut néanmoins mettre en « forme » afin qu’elle s’ouvre sur une signification partagée. C’est ainsi que le dernier tiers du livre peut être lu comme la mise en jeu de l’expérience, les formes de sa réflexion et l’imagination qui devra apprendre qu’elle n’est pas toute-puissante face à la mort (mais qu’elle n’est pas pour autant sans armes pour se défendre).

Le récit ne suit pas une logique linéaire, comme à la recherche d’un trésor caché, ce qui donne au lecteur le plaisir de suivre les méandres de l’interrogation. Les aspects autobiographiques évoquent le poids du mal et de la malhonnêteté, en particulier dans le pays natal de l’auteur. C’est une sorte de maléfice des États-Unis d’Amérique, dont les injustices historiques réapparaissent dans des conflits sociaux comme dans sa politique étrangère pour se faire sentir jusque dans la vie privée. Ce maléfice l’accompagne pendant ses voyages, par exemple à Hiroshima, chez les Mayas au Mexique ou lors de visites aux sites des camps d’extermination en Europe centrale, où il se sent impuissant devant leurs traces1. À l’entrée du camp de Sachsenhausen, sous le portique d’entrée en lettres de fer, il est choqué quand il lit le slogan nazi « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre »), qu’il reconnaît comme une citation de Søren Kierkegaard.

Le dernier chapitre du livre reprend l’interrogation à partir d’un « retour en amont » : l’auteur se retrouve en France, cette fois dans les Cévennes, loin des cimetières parisiens et des quartiers de Montparnasse et Montmartre du début du récit. Les rafles ont eu lieu là-bas ; mais ici, dans les Cévennes, des protestants et leurs pasteurs cachaient des Juifs. Si le mal perdure, l’humain continue de résister. Dans le village où Robert séjourne avec sa famille, ce sont encore des cimetières qui captent son attention et lui livrent des pistes pour relancer sa quête de sens. Comment se fait-il que, dans une France républicaine où les cimetières doivent incarner l’égalité, une tolérance mutuelle permet aux protestants de se faire enterrer dans leur propre jardin ?

Au lieu d’une réponse, l’auteur nous amène une dernière fois chez lui, à Stony Brook. Près de sa maison se trouve une petite rue, Hallock Road, qui mène à un cimetière où se faisaient enterrer les Noirs de la région. Le patronyme Hallock vient d’un pasteur qui aurait christianisé les premiers habitants de Long Island. Un de ses descendants, Jonas, aurait été propriétaire du terrain où se situe la maison de Robert. A-t-il participé aux spoliations ? Hérite-t-il de la culpabilité de son père ? La partage-t-il alors avec les propriétaires actuels de la maison, Robert et sa femme ? Cette question, insistante, reste sans réponse.

Enfin, le printemps arrive, ravivant chez Robert le souvenir d’odeurs familières de sa jeunesse. Sa ville d’Oakland ne porte plus l’ombre des majestueux chênes (oaks) qui lui donnent son nom ; ils ont disparu sous les forces inexorables de la « civilisation ». À leur place surgit chez Robert le souvenir de son cimetière, qui n’avait à ses yeux qu’un seul habitant, un vieil homme barbu, le croque-mort, avec lequel le garçon trouvait parfois le courage de parler. Il aurait appris (du croque-mort ?) une information qui lui semblait une vérité secrète et qui donne peut-être la clé des questions de l’auteur : c’était un cimetière juif. Le vieil homme solitaire rappelait au jeune promeneur également solitaire cette « règle biblique » qu’il faut accorder un égal respect aux vivants et aux morts. Robert le savait mais n’en prend conscience que par ce récit. Une conscience préréflexive devient ainsi réfléchie, d’expérience immédiate elle s’ouvre vers des valeurs éthiques, et avec elles l’espérance peut trouver sa place.

  • 1. Robert Harvey raconte avec sympathie la création récente en Allemagne des Stolpersteine, ces « pierres d’achoppement » posées devant des maisons habitées par des Juifs. Elles doivent faire trébucher le passant, l’obligeant à reconnaître et à réfléchir au fait que d’autres personnes ont vécu là, qu’elles y ont perdu leurs droits et peut-être leur vie.
Presses universitaires de France, 2024
304 p. 15 €