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Notes de lecture

Dans le même numéro

Un fils perdu de Sacha Filipenko

Trad. par Philie Arnoux et Paul Lequesne

juin 2022

Filipenko joue sur le dialogue entre éléments autobiographiques et travail sur des documents d’archives pour inscrire dans le champ de l’émotion la prégnance de l’histoire d’un pays, la manière inéluctable dont son déroulement percute l’intimité des individus, pollue ou consolide leurs relations.

Un fils perdu, premier roman de l’écrivain biélorusse publié en 2014, mais troisième à être traduit en français après Croix rouges et La Traque1, est troublant tant l’actualité internationale lui confère une résonance politique particulière, au risque même de faire oublier ses qualités littéraires intrinsèques. L’intrigue se résume aisément : en 1999, à la suite d’un mouvement de foule dans un souterrain de métro, Francysk, un jeune homme de 16 ans, élève d’une école de musique dans une ville de Biélorussie, tombe dans le coma ; quand il se réveille dix années plus tard, au moment précis où sa grand-mère, la seule à avoir cru obstinément à sa rémission, meurt, il lui faut retrouver ses marques dans un contexte inédit et appréhender un monde qui pourrait lui être devenu étranger.

En filigrane à la référence à des événements historiques précis, le récit brille par l’ingéniosité de Filipenko à rendre sensibles les affects bousculés du héros et de ceux qui l’entourent, son talent pour permettre à une pluralité de voix de raconter des moments de vie en lien direct avec des pages d’histoire, son recours à un humour souvent noir pour laisser affleurer une colère sourde, son habilité à dessiner la géographie d’une ville, d’un immeuble, d’un appartement. Soumission, censure, oppression, terrorisme, tortures, arrestations, mais aussi amitié, amour familial, espoir, résistance et manifestations sont présentés au quotidien, dans un silence éloquent comme dans une parole courageuse.

Filipenko joue sur le dialogue entre éléments autobiographiques et travail sur des documents d’archives pour inscrire dans le champ de l’émotion la prégnance de l’histoire d’un pays, la manière inéluctable dont son déroulement percute l’intimité des individus, pollue ou consolide leurs relations. La narration est comme engluée dans un système figé où défilent, au hasard de la programmation, quelques séquences d’un scénario connu. À l’image de Francysk, absent au monde sur son lit d’hôpital, chacun accueille la réalité du moment, anesthésié par la répétition du passé, mais susceptible, en cas de réveil inespéré, de se rebeller.

C’est la pluralité des formes prises par ces chroniques du temps écoulé qui laisse deviner une approche autre des événements. Chacun des épisodes rapportés porte en soi les signes d’une possible contestation, même autocensurée, réprimée ou instrumentalisée. Le cheminement de Francysk en est le symbole. Avant son coma, il a entendu un vétéran, convoqué dans son école pour témoigner de son noble combat pendant la Seconde Guerre mondiale, détailler au contraire les actes de violence commis par les Allemands comme par les partisans ou les « rouges », et justifier son refus de se battre au nom de l’une de ces factions.

Pendant les années de coma de Francysk, sa grand-mère, Elvira Alexandrovna, n’a eu de cesse de lui raconter des épisodes qui ont ponctué sa vie et transforme « en musée du contemporain » les murs de la chambre d’hôpital en les couvrant d’affiches et de coupures de journaux en russe et en biélorusse. Valeri Semionovitch, son ancien professeur renvoyé de l’école de musique en raison d’un enseignement trop éloigné de la doctrine officielle, comble les lacunes du jeune garçon en revenant sur l’histoire du pays ; son fidèle ami Stass, qui lui rend visite tous les mardis et jeudis, commente l’actualité, ose même trouver que rien ne change et traiter le président de dictateur.

Après sa sortie du coma, Francysk, bouleversé par la lettre que sa grand-mère décédée lui a laissée, en fait sa confidente. Il se rend chaque dimanche sur sa tombe pour lui rendre compte des événements récents, lui raconter sa ville, son quartier, lui expliquer que, fondamentalement, rien n’a changé en dix ans, lui faire entendre ses progrès au violoncelle grâce à l’enregistrement au magnétophone de son travail, lui faire part de ses hésitations et de ses doutes quant aux décisions plus radicales à prendre.

Un humour redoutable intensifie cette distorsion entre la version officielle des événements et le vécu de Francysk et de certains de ses proches. Un officier de police vient prendre les empreintes de Francysk encore comateux pour vérifier qu’il n’est pas le responsable du dernier attentat et exige soudain que le portrait du président, accroché à la demande du beau-père, soit enlevé du mur, car le président ne veut plus du « culte de la personnalité ». Dans le café, L’Opium, où il se rend avec son ami Stass, Francysk entend des étudiants rire au jeu le plus populaire du pays, le jeu de l’absurde. Ce dernier consiste à raconter une histoire aussi absurde que possible à condition qu’elle soit vraie, comme celle qui se réfère à l’interdiction faite par la police en 1999 aux spectateurs revêtus d’un tee-shirt blanc d’assister aux éliminatoires de la Coupe continentale, par crainte du président qu’un grand drapeau blanc-rouge-blanc ne puisse être formé.

Ces « blagues » contribuent aussi à rompre l’isolement mental et physique des individus, les préparant à se penser et à se vivre comme une collectivité qui pourrait réagir et se manifester. La grandeur de ce roman est de faire comprendre de l’intérieur ce qui conduit à prolonger une situation, privilégier la passivité, sombrer dans un coma ou ne plus accepter le mensonge, la censure, la torture, l’oppression, le compromis. Si Francysk, à lui seul, incarne tous les possibles, chaque personnage, à sa manière imparfaite donc humaine, représente une réponse à la situation et indique une voie à suivre : la grand-mère est abnégation, la mère est lâcheté, le beau-père est profit, Nastia (petite amie de Francysk avant l’accident, puis un temps de Stass) est faiblesse, Stass est idéalisme. Autour d’eux naviguent avec violence les impondérables du pouvoir en place, ces forces qui les bousculent et conduisent finalement des « fils perdus » à des actions extrêmes.

  • 1. Sacha Filipenko, Croix rouges, trad. par Anne-Marie Tatsis-Botton, Genève, Éditions des Syrtes, 2018 ; La Traque, trad. par Raphaëlle Pache, Genève, Éditions des Syrtes, 2020.
Les Éditions Noir sur Blanc, 2022
183 p. 19,50 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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La démocratie des communs

Les « communs », dans leur dimension théorique et pratique, sont devenus une notion incontournable pour concevoir des alternatives à l’exclusion propriétaire et étatique. Opposés à la privatisation de certaines ressources considérées comme collectives, ceux qui défendent leur emploi ne se positionnent pas pour autant en faveur d’un retour à la propriété publique, mais proposent de repenser la notion d’intérêt général sous l’angle de l’autogouvernement et de la coopération. Ce faisant, ils espèrent dépasser certaines apories relatives à la logique propriétaire (définie non plus comme le droit absolu d’une personne sur une chose, mais comme un faisceau de droits), et concevoir des formes de démocratisation de l’économie. Le dossier de ce numéro, coordonné par Édouard Jourdain, tâchera de montrer qu’une approche par les communs de la démocratie serait susceptible d’en renouveler à la fois la théorie et la pratique, en dépassant les clivages traditionnels du public et du privé, ou de l’État et de la société.