Hotel Roma de Pierre Adrian
En partant sur les traces du dernier été de Cesare Pavese, Pierre Adrian parvient à capturer toute la complexité de l’auteur italien, son essence à la fois tragique et lumineuse.
Le 28 août 1950, quelques mois seulement après avoir reçu le prix Strega, Cesare Pavese mit fin à ses jours dans la chambre 49 de l’hôtel Roma, à quelques centaines de mètres de la gare de Turin. Sur la table de nuit, un sachet de somnifères, des paquets de cigarettes vides et un exemplaire des Dialoghi con Leucò, où il avait inscrit une ultime note : « Je pardonne à tout le monde et à tout le monde, je demande pardon. Ça va ? Ne faites pas trop de commérages. » Sur la piste des derniers mois et du suicide de Cesare Pavese, Pierre Adrian réaffirme avec Hotel Roma son goût pour l’Italie et ses écrivains. Au-delà de la fascination et du pèlerinage biographique, l’auteur de Que reviennent ceux qui sont loin (Gallimard, 2022) propose un véritable récit de camaraderie, où Pavese incarne davantage un compagnon de route qu’une idole.
C’est en 2020 qu’émerge le projet de ce récit. Empêché par un confinement qui ne se termine pas, Pierre Adrian replonge dans un « Quarto » dédié à Pavese. Une envie s’empare de lui : « Je partirais pour Turin. » C’est dans la capitale piémontaise que débute le récit, avec une analepse imaginant un garçon d’étage découvrant le corps sans vie de Pavese. La mort est le point de départ à partir duquel on retrace la vie du défunt. D’une certaine manière, il s’agit bien d’une enquête : Pierre Adrian raconte Pavese et son itinéraire, des montagnes du Piémont aux réussites littéraires et éditoriales, en passant par les amours contrariées. Mais l’auteur a surtout cherché à retracer l’existence et le dernier été d’un homme abîmé et abandonné par la vie, et tourmenté par le suicide, ce « vice absurde1 ». Il nous emmène à Turin, sur les rives du Pô, dans le village de Santo Stefano Belbo, mais aussi brièvement du côté de la Calabre, où l’auteur italien fut exilé durant huit mois en 1935. Il interroge le paradoxe d’un homme à la fois hanté par la mort, la frustration et la solitude, et habité par l’amitié, l’ironie, la camaraderie et capable de transmettre à ses lecteurs ce dont il manquait terriblement : un souffle de vie, une force vitale, l’idée d’un printemps, d’un recommencement.
Il s’agit d’un véritable dialogue, d’une amitié anachronique, où la vie de l’un résonne avec celle de l’autre. Pierre Adrian n’écrit pas tant sur Cesare Pavese qu’avec lui. En témoigne notamment la manière dont il narre ses voyages turinois avec sa compagne. Sa façon de la nommer, « la fille à la peau mate », est d’ailleurs une référence directe à la manière dont Pavese nommait sa Tina, « la femme à la voix rauque ». Cette fille à la peau mate permet d’apporter un regard féminin sur l’œuvre et la vie de l’écrivain et poète italien, soulevant des contradictions importantes : celle d’un homme capable de décrire avec finesse et lucidité la sensibilité féminine, tout en adoptant bien souvent un comportement misogyne. Adrian fait l’hypothèse que cet excès public de virilité était, pour Pavese, un moyen de masquer sa dimension plus sensible et féminine, qu’il était à l’époque difficile d’assumer.
Des flâneries en ville aux voyages en train, en passant par des escapades à la campagne, les lieux de Pavese sont brillamment mis en scène par Pierre Adrian. L’auteur parsème ses expériences de terrain d’anecdotes captivantes, où l’on en apprend davantage sur Pavese. Pierre Adrian joue aussi subtilement avec l’art de la citation. Abondantes sans être excessives, la plupart d’entre elles proviennent du journal de Pavese2.
Hotel Roma est aussi un ouvrage où se mêlent, plus brièvement, le cyclisme, que l’auteur affectionne particulièrement et qu’il a notamment chroniqué pour L’Équipe, et le football ou encore le cinéma avec Michelangelo Antonioni, Vittorio De Sica et Nanni Moretti. À bien des égards, Hotel Roma a une dimension cinématographique.
En partant sur les traces du dernier été de Cesare Pavese, Pierre Adrian parvient à capturer toute la complexité de l’auteur italien, son essence à la fois tragique et lumineuse. Les lecteurs de l’illustre piémontais sauront apprécier les références et la grande connaissance du sujet, tandis que les profanes et les néophytes seront exposés avec délicatesse et émotion à son œuvre.
- 1. Cesare Pavese, Travailler fatigue [1936]. La Mort viendra et elle aura tes yeux [1950]. Poésies variées, trad. Gilles de Van, préface de Dominique Fernandez, Gallimard, coll. « Poésie », 1979.
- 2. Cesare Pavese, Le Métier de vivre [1952], trad. Michel Arnaud revue par Martin Rueff, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2014.