Les chemins de l’aube de Sylvain Vergara
Faut-il croire que ce témoignage tardivement publié sur les camps de concentration vient à son heure, alors que les Alliés marchandent leur aide aux Ukrainiens, pour rafraîchir nos mémoires, ici non de la Shoah (un seul Juif apparaît dans le livre) mais du sacrifice de ceux qui eurent le courage de résister à une dictature sanguinaire ? Sous le prénom « Emmanuel », Sylvain Vergara est présent dans ce livre écrit à la troisième personne. Il y raconte son séjour au camp de Buchenwald de février 1944 jusqu’à sa fermeture en avril 1945. Les deux parents de l’auteur étaient pasteurs, membres d’un réseau qui aidait à sauver les enfants juifs. Lui-même résistant, il fut emprisonné à Fresnes, torturé, avant d’être déporté « NN » à 18 ans. Nacht und Nebel (« Nuit et brouillard ») est le nom de code des opposants voués à être exécutés ou à croupir indéfiniment dans les camps.
En dehors de sa charge émotionnelle et de la qualité de son écriture, ce livre finalement publié par ses héritiers (un simple extrait avait paru en août-septembre 1964 dans Esprit) est un témoignage précieux après ceux d’Elie Wiesel, Primo Levi et d’autres, en partie par les détails qu’il apporte sur la vie dans les camps, par exemple que certains prisonniers recevaient des colis (mais pas les « NN ») ou qu’il existait un bordel (« alimenté » par les femmes du Kommando Sonderbau, extraites de Ravensbrück) réservé aux kapos et aux déportés les plus méritants ou capables de soudoyer les gardiens. À ce propos, Vergara raconte le destin d’un prisonnier prêt à tout pour profiter du Sonderbau, qui se fera prendre la main dans le sac en train de voler et sera exécuté par les autres détenus de son Block. L’auteur rappelle également la haine des condamnés de droit commun envers les « politiques ». Et, plus inattendue peut-être, celle de certains « politiques » d’Europe centrale envers les déportés français, résistants ou pas, en raison de la trahison de Munich, puis de la défaite honteuse une fois la guerre déclarée.
Mais ce livre est marqué, plus que d’autres, par la présence de Dieu chez nombre des prisonniers dont nous parle Vergara. À commencer par le Russe qui choisit de se suicider devant l’icône et la croix qu’il avait fabriquées pour la circonstance, comme il avait tissé la corde pour se pendre : épuisement ou ultime pied de nez aux assassins nazis ? Pour Léon, l’ami le plus proche d’Emmanuel, le camp est vu au contraire comme une grâce permettant de retrouver un Dieu oublié dans le confort de la vie bourgeoise. Après avoir retrouvé Emmanuel, qu’il avait perdu de vue au hasard des affectations dans les Blocks et les corvées, Hubert remercie la Vierge pour cette grâce. Brissard est persuadé qu’il serait déjà mort sans sa médaille de la Vierge, « achetée cinq cigarettes à un Russe ». Quant à Wilner, convaincu que sa mission est de convertir et de baptiser, il trouve ainsi une sorte de salut : « Wilner préservait sa joie, il l’étendait de la nuit au jour, de la neige au soleil tout au long des saisons, plus grande que la terre où il avait habité. Attendait-il encore la délivrance, celle de la liberté ? »
Les rencontres simplement humaines ne sont pas les moins émouvantes, comme celle avec Borslav, un Yougoslave qui voit en Emmanuel le fils dont il est séparé. En règle générale, la jeunesse d’Emmanuel lui attire la sympathie, comme celle de ce Français, Ferrand, qui, sentant ses forces décliner à force de tirer un wagonnet rempli de pierres, supplie « le petit » de lui casser le bras, en échange d’une cigarette.
Comme il est difficile d’être vertueux quand presse la nécessité ! Si Léon, qui travaille au Revier (Krankenrevier, le quartier des malades) est en mesure d’aider Emmanuel à survivre à l’aide de petits cadeaux comme un morceau de sucre, il prend conscience qu’il a tout autant besoin d’Emmanuel que ce dernier a besoin de lui : « Il suppliait Dieu que la pureté d’Emmanuel se maintienne, pour qu’il puisse encore, à travers les yeux de l’enfant, croire à la beauté de l’homme. » Comment Emmanuel aurait-il pu avouer « l’affreux rire qu’il ressentait quand les autres lui confiaient le secret de leur vie » ?