Les Âmes tièdes. Le Vatican face à la Shoah de Nina Valbousquet

La démarche se distingue par son sérieux, son refus de travailler à charge ou en défense du pape de cette époque, dans une vision collective du Vatican et de l’Église qui se distingue de la recherche absolue d’un Pie XII « coupable » ou « protecteur ».


À l’événement que constitua l’ouverture, à partir de mars 2020, de toutes les archives du pontificat de Pie XII par le pape François répond cette première publication en langue française d’une historienne s’y étant plongée. Sa démarche se distingue par son sérieux, son refus de travailler à charge ou en défense du pape de cette époque, dans une vision collective du Vatican et de l’Église qui se distingue de la recherche absolue d’un Pie XII « coupable » ou « protecteur ». Son travail identifie de fait clairement tous les clercs et cardinaux filtrant les courriers lui parvenant, réalisant l’essentiel des démarches diplomatiques et humaines : le livre devient ainsi un travail sur un collectif religieux plutôt que sur un seul homme.

Une première chaîne de responsabilité, ou plutôt de passivité ou de compromis, se distingue donc, dans une époque où le Vatican sert souvent de dernier recours, mais fonctionne comme une administration aussi hiérarchisée que d’autres. Plus encore, l’autrice, en rappelant la tradition de neutralité du Saint-Siège héritée de la Première Guerre mondiale, sans que son exécutif ne comprenne les spécificités de la Seconde, aide à comprendre, avec le rappel du maintien chez la plupart des cardinaux et des diplomates d’un antijudaïsme chrétien plus ou moins explicite, la partialité de sa réponse au Troisième Reich et aux déportations. Ainsi, l’essentiel des efforts et des démarches ne s’accomplit pas en faveur de Juifs mais à destination des « catholiques non aryens », formule désignant les Juifs convertis. Nina Valbousquet prend soin de décrire les atermoiements de la filière brésilienne et des voies de sortie de l’Europe – la réponse partielle du Vatican se heurte ici à l’aveuglement des États d’accueil –, et de déconstruire le mythe d’un Pie XII ouvrant le Vatican aux Juifs lors de l’occupation allemande de Rome (la plupart des initiatives dans ce sens vinrent de prêtres et de couvents). L’Église dépeinte ici correspond bien, dans sa vision pastorale centrée sur un espoir de la conversion des Juifs, à celle d’avant le concile Vatican II.

Le regard contemporain s’étonne ou est choqué du clair refus de la diplomatie vaticane à approuver la création d’Israël ou de sa demande d’indulgence lors de la plupart des grands procès de l’après-guerre. Cette réaction n’est cependant provoquée que par l’exploration objective des archives, sans parti pris de l’historienne. De l’attente curieuse devant l’ouverture d’archives desquelles beaucoup attendaient des révélations émerge une étude détaillée, à la chronologie structurée, dont les fidèles et les agnostiques partageront la peine à la lecture.

La Découverte, 2024
480 p. 26 €