L’art du déséquilibre d'Évelyne Grossman
Le travail et les livres d’Évelyne Grossman interrogent la création dans ses aspects les plus intenses et à partir d’œuvres fondamentales, principalement du siècle passé. Déjà dans Angoisse de la pensée (Éditions de Minuit, 2008) et La Créativité de la crise (Éditions de Minuit, 2020), elle nous avait invités à saisir des mécanismes propres à l’élaboration de textes de référence. Avec ce nouveau livre, elle interroge ces processus fascinants qui transforment certains livres en obsessions et deviennent des références incontournables dans notre paysage mental. Elle questionne des œuvres parmi les plus emblématiques et y détecte des déséquilibres inattendus. La grossièreté scatologique chez Beckett par exemple, les dessins perturbants de Kafka ou l’essoufflement qui nous saisit à la lecture de Proust. Chacun a une façon d’utiliser le déséquilibre pour trouver une manière de marquer son travail, de transformer les dérèglements en moteur au sein même de la création. L’autrice utilise des prismes fournis par des penseurs comme Nietzsche, Deleuze, Derrida ou Judith Butler afin de mieux cerner ces élans qui ne peuvent se résumer à des méthodes. Dans cette quête qui consiste à observer ceux dont « la vitalité obstinée défait et déborde les cadres de la bien-pensance », Évelyne Grossman souligne qu’il nous faut éviter de croire que l’on doit exclure l’immonde pour asseoir notre civilisation. L’exemple de Céline est frappant : il s’appuie sur une langue sublime et discordante qui sait mieux que nulle autre dire l’injustice fondamentale qui le fait souffrir, allant même jusqu’aux excès dérangeants que l’on sait. Le déséquilibre est justement l’inverse de la stabilité ; il s’inscrit dans une dynamique marquée par les détraquements et l’instabilité. Dans son avancée perturbante, la création vient d’un déséquilibre pour en produire un autre.
La dynamique du livre tient aussi beaucoup à l’absence de limites que l’autrice se donne : profondément imprégnée par la littérature, elle bénéficie également d’une grande connaissance de la philosophie qui lui permet de trouver des angles originaux. Notre époque a justement besoin de décloisonnement et un pan important de la pensée contemporaine propose des changements et adaptations face aux nouvelles réalités auxquelles nous sommes confrontés. Elle réussit en particulier à établir un pont entre l’esprit transdisciplinaire qui a alimenté la « théorie française » et l’émergence d’une vision liée à la notion de « trans ». Autant cet âge d’or de la pensée française a été marqué par un certain masculinisme, autant les temps actuels font prendre conscience de « la fragilité troublante des limites entre féminin et masculin ». La notion de déséquilibre est désormais intimement liée aux questionnements que soulèvent les problématiques liées aux genres. Le philosophe Paul B. Preciado nous offre ainsi une vision qui refuse les partitions binaires et invite à accepter l’élaboration de réalités complexes et à « déstabiliser les évidences », comme l’écrit Virginie Despentes à son sujet.
Fidèle à ce refus des limitations, Évelyne Grossman élargit le champ de ses recherches et y inclut les arts plastiques, espace de création particulièrement concerné par ces thématiques. Déjà au début de son texte, elle interroge la présence de déséquilibres chez Goya, Klee ou Kafka (quand il dessine). Mais, surtout, elle attire notre attention sur des œuvres contemporaines, comme celles de Miriam Cahn, Tatiana Trouvé ou Laura Lamiel. Les formes de désorientation qu’elles produisent constituent la traduction de l’évolution du monde, qui bascule vers un ancrage du déséquilibre au sein même de nos activités et de notre définition. Avec Miriam Cahn en particulier, nous assistons à la revendication d’une artiste-activiste qui entend « être une femme et vivre comme un homme “sans jamais être un homme” ». Comme le souligne Preciado, son œuvre met en évidence des corps « moins qu’humains », aussi difficiles à définir qu’à identifier. Cette œuvre met en scène des personnages qui sont en dehors de la frontière des genres. On peut ainsi saisir comment l’émergence de la condition liée au phénomène de « trans » correspond à un refus de fixation ; cela revient à se définir comme un être en transition permanente. Cette approche du déséquilibre et la force avec laquelle Évelyne Grossman nous montre combien notre temps est marqué par la déchirure et l’instabilité, nous invitent à repenser la représentation par la création et la pensée. Elle nous redit, avec l’accompagnement de voix marquantes, combien le fondement de ces activités repose sur l’instabilité et invite à respecter les forces divergentes qui les habitent. Plus que jamais le déséquilibre est notre lot, notre fondement et notre avenir.