La guerre civile. Histoire, philosophie, politique
de Guillaume Barrera
Si le spectre de la guerre civile a tant hanté les philosophes, et resurgit encore aujourd’hui quand le conflit point au cœur d’une communauté politique, c’est que cette forme de guerre se distingue des autres par son effroyable capacité à « diviser la vie commune ». Guillaume Barrera retrace l’histoire de ce phénomène singulier qu’est le conflit intestin, inséparable d’un certain rapport à l’idée de justice dans la cité platonicienne, puis à l’idée d’universel quand la cité des hommes devient « la cité de Dieu », à l’entrée dans l’ère chrétienne. L’ouvrage analyse ensuite les différents visages de la guerre civile, qu’il s’agisse des séditions ayant troublé l’Empire romain, de la guerre d’Espagne, ou des divisions qui semblent échauder le monde arabe actuel.
De fait, quand Empédocle donne une place importante aux principes d’amour et de haine, l’on comprend à quel point la lutte intestine obéit à des règles proches de celles qui gouvernent le cœur humain. De même, le motif de la guerre civile permet de décrire ce qui se joue au gré des unions et des dissensions entre les membres d’une famille, ou entre les habitants d’une cité. Celle-ci unit en effet le dissemblable d’après Aristote, et voilà pourquoi les divers éléments qui la composent constituent un ensemble fragile, susceptible de se désunir dès que des intérêts divergents se présentent. Une regrettable désunion qui, si elle finit par se produire, risque d’aboutir à ce conflit fratricide dans lequel nombre de penseurs anciens ou modernes voient le pire des maux.
Après quelques chapitres sur Rome, sur la Florence de Machiavel et sur les royaumes de France et d’Angleterre, vient le moment d’aborder l’œuvre de Hobbes, lequel souhaite un chef capable d’imposer la paix civile. Pour le natif de Westport, la primauté du religieux sur le politique fait perdre au principe d’obéissance civile tout son ressort, et représente un danger structurel pour la paix. Une société apaisée requiert un pouvoir temporel fort. Le courant anglican paraît à cet égard la meilleure solution étant donné que, si cette confession implique que le pouvoir religieux doive cohabiter avec le prince, celui-ci dispose du statut suprême et donc d’un rang supérieur à celui du pouvoir religieux. Afin de conforter sa propre place, il s’agit pour le prince de susciter l’effroi auprès des citoyens, qui se sentent forcés de se ranger derrière lui.
Suit un excursus à travers la pensée libérale, Tocqueville, la guerre de Sécession, et les classes moyennes, lesquelles méritent notre attention dans la mesure où la présence d’une importante classe moyenne prévient le risque de guerre civile. Il faut en effet dans la société une classe qui représente une partie médiane entre les riches et les pauvres, mais cette condition nécessaire ne saurait suffire à garantir la paix civile. Outre ce critère, il convient donc que la classe moyenne satisfasse une certaine unité, sans quoi le manque de cohésion exposerait la société à une possible lutte intestine. Pourtant, le spectre du conflit intérieur ne cesserait de menacer cette paix précaire car, d’un moment à l’autre, la hiérarchie induite par l’accroissement de richesses chez certains citoyens suscite l’envie et l’affrontement.
Par la suite, le propos menant à la question sociale, à la Commune, à la guerre d’Espagne et à l’extension de la guerre civile à l’échelle mondiale, nous arrivons aux flammes qui embrasent le monde arabe actuel. Sur ce point, il faut discuter de l’umma, l’ensemble des musulmans dans le monde, car cette notion implique pour certains un bloc uni qui s’opposerait à l’Occident. Des régions richissimes et des déserts de pauvreté se côtoient en effet au sein du monde musulman, et dans cet univers où le dénuement le dispute à l’opulence, cette absence d’équilibre favorise en fait la partition. L’ouvrage de Guillaume Barrera s’achève sur l’enjeu du nomadisme, concluant un propos convaincant, passionnant et inédit avec cette histoire de la guerre civile, dans un style agréable et riche en références.