Le philosophe, la Terre et le virus. Bruno Latour expliqué par l’actualité de Patrice Maniglier

Patrice Maniglier explique qu’à la prétention de chercher des énoncés scientifiques universels, « Latour répondait par la proposition d’étudier la construction de réseaux réels qui permettent la circulation des énoncés dans des ensembles toujours plus grands ».


« Si ce soupçon d’une pertinence singulière du discours latourien pour notre temps circulait déjà avant l’explosion de la pandémie de Covid-19, cette dernière a incontestablement enfoncé le clou », écrit Patrice Maniglier au sujet de Bruno Latour, mort le 9 octobre 2022. Dans son essai, l’auteur s’emploie à montrer que le système théorique bâti par Latour appelle en effet à la prise de conscience de l’irruption du « terrestre » dans le regard que nous portons sur la science et l’être en général, ainsi que dans notre conception du monde et de sa fin.

Latour apparaît soucieux de remettre les sciences au cœur du débat, et Patrice Maniglier de regretter que les politiciens se sont réclamés de celles-ci durant la crise sanitaire pour faire « taire » les controverses, y compris scientifiques. Reste que, pendant cette crise, les gens se sont mêlés aux débats au lieu de laisser les scientifiques décider seuls, à la faveur de diverses polémiques. Mais notre rapport à la science est trop lacunaire, en raison d’une culture scolaire déficiente. Les données qui permettent, à titre d’exemple, l’élaboration de graphiques constituent un tel réseau que, « pour contester ces graphiques, il faut contester un très grand nombre d’acteurs ».

Chez Latour, il s’agit de mettre l’humain et le non-humain sur le même plan pour dépasser le clivage entre la culture et la nature. Mais à cette ontologie « plate » s’ajoute la « multiversalité », qui suppose que « dans les “assemblages” ou les “mondes” auxquels la pandémie nous confronte, on ne trouve pas des relations entre des choses, mais des interactions entre des actants ». D’où l’idée de l’« acteur-réseau », d’après laquelle tout agent traduit, dans sa propre action, celles des autres. En d’autres termes, tout faire implique un faire faire.

À mesure que Latour appelle les Modernes à saisir l’irruption du terrestre, il abandonne la notion d’actant pour celle de « lignée évolutive ». Il précise que « ces lignées évolutives sont embrouillées et enchevêtrées les unes dans les autres, autrement dit, les alliances sont des coévolutions : être, c’est durer ensemble ». Il insiste également sur le potentiel de migration des lignées, d’une alliance à une autre, ce qui confirme le caractère dynamique de son ontologie.

Patrice Maniglier explique qu’à la prétention de chercher des énoncés scientifiques universels, « Latour répondait par la proposition d’étudier la construction de réseaux réels qui permettent la circulation des énoncés dans des ensembles toujours plus grands ». Latour renonçait ainsi à l’universalité au profit de la globalisation. En ce sens, le besoin récent de placer la Terre au cœur de la réflexion lui a donné une raison supplémentaire de systématiser son usage du concept de globe. En particulier, il faut mettre ses propriétés à plat, notamment celle de totalité, sans oublier que, divisé, ce globe est aussi l’objet de la géopolitique.

Les Liens qui libèrent, 2021
272 p. 19 €