Les millions de monsieur Mellon. Le capitalisme en procès aux États-Unis (1933-1941) de Romain Huret


C’est le 1er avril 1935 à Pittsburgh que débute le procès d’Andrew Mellon. Le millionnaire se voit reprocher une déclaration d’impôt frauduleuse : après une victoire en première instance, l’affaire passe en appel. Pour beaucoup, il incarne l’homme génial en affaires. Mais les audiences font entendre un autre son de cloche, suggérant que « sa richesse doit beaucoup plus aux lois votées au Congrès, notamment dans le domaine fiscal, qu’à son génie ». L’image du capitalisme se dégrade. En témoignent les dessins de Daniel R. Fitzpatrick, qui croque les scènes du procès pour le St. Louis Dispatch : ils illustrent l’entente impossible entre les soutiens du capitalisme et ceux de l’État. La mise en cause de Mellon se double ainsi d’une mise à l’épreuve de la politique fédérale de relance qu’est le New Deal, en même temps qu’elle révèle les troubles de la démocratie américaine.

Les chiffres démesurés de l’affaire impressionnent la presse, l’État exigeant trois millions de dollars à celui qui a été ministre des Finances tout au long des années 1920. Les journaux se font l’écho du charisme des avocats. Selon la plaidoirie, l’accusé prend les atours de l’homme d’affaires désintéressé ou revêt au contraire la parure de l’égoïste. Un des avocats de la partie adverse exploite la caisse de résonance médiatique. Le journal Time, quant à lui, se met à ternir l’image du millionnaire, qu’il représente le visage grave sur sa couverture, deux mois après le début du procès. La presse choisit son camp : si « les journalistes doutaient du bien-fondé du rituel de dégradation, la tonalité de leurs analyses évolue quelques jours à peine après le début du procès », et la plupart se rangent du côté de l’État fédéral.

Le président Roosevelt et ses New Dealers se dressent contre un capitalisme sauvage. Dans ce contexte, la défense dresse le portrait d’un bon père de famille et, « à la fin du mois de mai 1935, Franck Hogan délivre une violente diatribe contre l’accusation ». Mellon s’emploie à raconter le travail qu’il a accompli avec son frère pour montrer que sa réussite est l’aboutissement d’une aventure familiale. La défense tente ainsi de prouver le caractère honnête et désintéressé de l’ancien ministre, l’essentiel des débats portant sur l’intentionnalité de la fraude supposée.

Le patriarche aura gain de cause. Son avocat s’est, dès le début du procès, exprimé sur les vingt et un millions de dollars dont il s’est acquitté depuis la création d’un impôt sur le revenu en 1913. Dans les affaires, d’autres critiquent cet impôt, mais lui non. Il reste que, d’un point de vue juridique, la minimisation fiscale reprochée à Mellon dans la déclaration d’impôts visée n’est en rien illégale. Il s’agit d’une liberté favorisant la libre entreprise. D’autre part, « cette défense de la minimisation fiscale est alors entièrement partagée dans le monde des affaires », ce qui arrange Mellon. Celui-ci dénonce la délinquance fiscale pour montrer patte blanche et se présenter comme un bon contribuable.

Par la suite, les austères New Dealers s’accommoderont de l’argent. L’ancien ministre sent le procès lui échapper en 1937, au moment où celui-ci touche à sa fin, dans son fief de Pittsburgh. Roosevelt et lui se rencontrent. Le 3 janvier, le millionnaire a annoncé un don à la nation de tous les tableaux achetés au musée de l’Ermitage qui avaient suscité les suspicions de fraude. Un compromis se fait jour, et « à l’extérieur, des voix se font également entendre pour critiquer ce qui apparaît à tous comme un arrangement à l’amiable ». La juridiction en charge de l’affaire finit par abandonner l’essentiel des charges qui pèsent sur l’ancien ministre des Finances, mettant un terme à son procès, de même qu’à celui du capitalisme, pour un temps.

La Découverte, 2023
272 p. 22 €