Abus sexuels. Écouter, enquêter, prévenir sous la dir. de Marie-Jo Thiel, Anne Danion-Grilliat et Frédéric Trautmann et Plus forts car vulnérables ! Ce que nous apprennent les abus dans l’Église de Marie-Jo Thiel


Marie-Jo Thiel a été l’une des premières, à la fin des années 1990, à alerter les évêques français sur les questions de pédophilie. Elle a beaucoup travaillé depuis sur les abus sexuels commis dans l’Église, seule ou en collaboration. Deux de ses derniers ouvrages embrassent le problème par deux côtés : un aspect qu’on pourrait dire technique et un autre relevant d’un diagnostic général.

L’ouvrage collectif revient sur les faits divulgués, surtout dans l’Église catholique (un tiers des contributions), pour les mettre en perspective dans une démarche d’accompagnement que synthétisent les trois verbes présents dans le sous-titre : « écouter, enquêter, prévenir ». D’abord sont analysés les mécanismes d’emprise psychologique et spirituelle qui mènent aux abus sexuels sur mineurs, souvent liés à des abus de pouvoir, spirituels ou « de conscience ». Juristes, avocats et psychiatres examinent ensuite les dispositions juridiques et institutionnelles prises, en particulier avec la convention du Conseil de l’Europe (dite de Lanzarote) en 2007 sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels. Enfin est ouvert « le chantier de la prévention », qui implique, au-delà des signalements et des prises en charge individuelles, l’aspect systémique des dévoiements constatés, pour certains blocages fonctionnels (police, justice), voire pour la structuration même de grandes institutions civiles et religieuses.

La documentation fournie est importante, triée et vérifiée. Sur le fond, on soulignera le déplacement d’accent considérable dont témoigne, dans sa contribution, Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église catholique en France (Ciase, rapport remis en 2021), avec la prise en compte des victimes, tandis que naguère primait l’attention au crime et au criminel.

Le second ouvrage cité confirme cette prise en compte, tandis que son sous-titre, Ce que nous apprennent les abus dans l’Église, introduit à une double critique : celle d’un certain état de civilisation, centré sur la promotion de l’autonomie individuelle, et celle du fonctionnement institutionnel d’une Église (catholique) hiérarchisée autour d’un clergé masculin célibataire. Dans l’un et l’autre cas serait déniée la vulnérabilité de l’être humain, donnée comme une « porosité existentielle », source de danger certes, mais aussi ouvrant à la relation. Pour le modèle catholique, Marie-Jo Thiel parle d’un « verrou cléricaliste “sexe, genre, pouvoir” » dont elle démonte le triste exemple avec l’affaire de l’évêque Santier. Profondément, c’est à une révision de la théologie qu’elle en appelle, tant pour le rapport au sacré que dans la considération du Christ vulnérable.

Un entretien avec le P. Goujon, lui-même victime d’un prêtre dans son enfance, clôt le livre. Y est en particulier pointée la sidération qui frappe les victimes d’abus, blessées d’une violence hors langage, d’une « inguérissure » inaccessible à quelque thérapie, mais rappel présent de vulnérabilité. De l’autre côté – épilogue du P. Goujon – est dénoncé le glissement véritablement pervers de la maximisation de la morale en minimisation du crime, au mépris de toute loi proclamée.


Abus sexuels. Écouter, enquêter, prévenir
Sous la dir. de Marie-Jo Thiel, Anne Danion-Grilliat et Frédéric Trautmann
Préface de Stéphane Joulain
Presses universitaires de Strasbourg, 2023, 442 p., 28 €


Plus forts car vulnérables ! Ce que nous apprennent les abus dans l’Église
Marie-Jo Thiel, avec Patrick C. Goujon
Salvator, 2023, 236 p., 20 €