Braconnages de Reinhard Kaiser-Mühlecker et Le Champ de Josef Winckler
En dignes héritiers de Thomas Bernhard ou du prix Nobel Elfriede Jelinek, Kaiser-Mühlecker et Winckler sont persuadés qu’à taire le passé de l’Autriche pour mieux l’enfouir, il resurgit à la moindre occasion.
Tous deux sont autrichiens et ont des racines rurales : Josef Winkler en Carinthie et Reinhard Kaiser-Mühlecker en Haute-Autriche. Une génération les sépare : le premier est né au lendemain de la guerre dans les années 1950, l’autre au début des années 1980. Comme les précédents, leurs derniers livres traduits en français, Le Champ et Braconnages, reviennent, chacun à sa façon, sur le passé de l’Autriche et le mutisme des pères sur cette période qui contamine les générations qui suivent. En dignes héritiers de Thomas Bernhard ou du prix Nobel Elfriede Jelinek, ils restent persuadés qu’à le taire pour mieux l’enfouir, le passé resurgit à la moindre occasion. Jelinek aime citer Walter Benjamin, selon lequel « rien de ce qui s’est passé un jour ne doit être considéré comme perdu pour l’Histoire1 ». En février 2024, elle n’avait pas de mots assez durs pour décrire le mal qui montait en Allemagne avec l’AfD et en Autriche avec le FPÖ2.
Toute l’œuvre de Winkler est habitée par sa relation à un père taiseux et brutal et une histoire familiale pesante dans un monde rural nourri d’un catholicisme étriqué, d’un antisémitisme assumé et d’une indulgence persistante pour Hitler, histoire qu’il a tenté de mettre à distance, par l’écriture et à travers divers voyages en Asie, au Japon ou au Mexique.
Le Champ – fort bien traduit, comme les précédents livres de Winkler, par Bernard Banoun – est une lettre à ce père, ponctuée de refrains d’une comptine allemande auxquels répondent les vers en yiddish et en français de la poétesse polonaise Rajzel Żychlińsky. L’écrivain vieillissant sent bien qu’il faut enfin pactiser avec ce père sur les terres duquel il retourne. L’effroi le saisit pourtant lorsqu’il découvre au hasard d’une lecture que le corps d’un officier nazi qui se vantait d’avoir contribué à « liquider deux millions de Juifs », Odilo Globocnik, originaire de Carinthie où il s’était réfugié à la fin de la guerre, avait été enfoui après son suicide sur les terres des Winkler, dans le Pâtis-aux-Porcs. « Voulais-tu nous ménager en ne nous disant pas qu’aux Pâtis-aux-Porcs nous récoltions le seigle pour le pain noir quotidien et le blé pour le pain blanc, au-dessus d’un squelette, par peur que des images macabres nous poursuivent dans nos rêves ou que nous ne mangions pas le pain qu’il fallait ? Ou bien peut-être avais-tu honte, mais alors, honte de quoi, me demandais-je, puisque souvent en fermier amer et solitaire tu t’exclamais : “Mauthausen, ils l’ont fermé bien trop tôt !… Hitler, il aurait dû en tuer deux fois plus de Juifs !” » Winkler raconte que, revenant au pays de son enfance après avoir écrit ses premiers livres, il n’osait plus arpenter les rues de ce « village empoisonné » en plein jour. C’est à la nuit tombée qu’il se dirigeait vers le cimetière : « Vers les morts au bon cœur, vers les enfants morts trop jeunes et accidentés, vers les suicidés juvéniles, vers Jakob qui s’était, à 17 ans, pendu avec son ami Robert avec une corde à veau dans le fenil du presbytère. […] Après la mort de Jakob et de Robert, j’étais détruit, j’étais au fond de l’abîme, ils avaient devancé mon propre suicide mais ils m’avaient permis de continuer à vivre et d’écrire sur eux, car à l’époque je n’étais capable d’écrire que sur les morts. » Le père de Jakob disait aux visiteurs de passage : « Ce Winkler finira mal. Il a bousillé le village avec ses livres. » Quelque temps plus tard, son père lui avait demandé de laisser en paix les deux gamins pendus et de ne plus écrire sur eux, quitte à écrire sur lui, si ça pouvait l’aider. Seul contre tous au village, il le laissa libre de faire ce qu’il aimait. « Ça m’a aidé, et donc j’écris et pour cette raison je ne cesse pas d’être ton fils et tu ne cesses pas d’être mon père, jusqu’à être étranglé par mes propres mots et qu’ils arrivent enfin à me donner, dans un nouveau mutisme, le coup de grâce. […] Maintenant c’est avec des mots que je fouille ta tombe de Kamering, pour te débusquer et t’amener à parler dans l’un de tes champs et sur le papier. »
Reinhard Kaiser-Mühlecker partage sa vie entre l’écriture – son traducteur Olivier Le Lay loue la beauté et la richesse de sa langue, digne d’Adalbert Stifter – et l’agriculture après avoir repris la ferme familiale en Haute-Autriche. Ses deux précédents romans traduits en français, Lilas rouge et Lilas noir, relataient le destin des descendants du chef du Parti nazi d’un village de Haute-Autriche, murés dans le silence sur la faute originelle de leur aïeul et frappés d’opprobre, et les efforts éperdus de la dernière génération pour se délester du poids du passé3. Le héros de Braconnages, Jakob, exploite avec son père Bert, vieil excentrique peu disert, la ferme familiale sur laquelle règne encore la grand-mère, carrée dans son fauteuil à oreilles, qui prétendait avoir légué son argent au parti d’extrême droite. Dans ce monde clos et confiné, Jakob mène une vie monotone et solitaire que viennent perturber le grondement lointain de l’autoroute, construite dans les années 1940 sur les hauteurs, ou les liens furtifs et sans suite qu’il noue, certains soirs, avec des inconnues, en se connectant sur Tinder. « Voilà longtemps vers l’âge de 12-13 ans ça lui était tombé dessus : la sensation impalpable et qui devait ne plus jamais le quitter d’être banni de l’existence pour être relégué non pas dans le néant ou dans l’au-delà mais dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence et il attendait. » Arrive de Salzbourg, pour un stage de quelques jours, Katja, jeune artiste. Son intérêt immédiat pour les travaux de la ferme, son enthousiasme et ses projets pour faire prospérer l’exploitation bouleversent le quotidien de Jakob qui tombe sous le charme de la jeune femme qu’il épouse ; un enfant naît. Et quand meurt la grand-mère, Jakob apprend qu’il est le seul héritier de celle-ci, qui avait en fait conservé à la banque sa fortune pour la lui léguer. C’est désormais un homme riche. Mais la joie non dissimulée de son père, dont le rapport à l’argent avait toujours été une « attraction-répulsion » et qui n’avait jamais voulu de cet héritage maudit, accroît son malaise. Ce dont il hérite alors, c’est de « l’argent des Juifs ». Si, à la maison, on n’en parlait pas, « à la radio on revenait souvent sur la persécution et l’anéantissement des Juifs, sur les spoliations, l’aryanisation et il n’était pas besoin d’être grand clerc pour faire le lien ». L’argent n’a pas d’odeur, lui dit Katja pour dissiper ses scrupules. Le couple finira par se séparer.
« J’entends respirer un monstre et j’espère qu’il n’est pas trop tard », écrivait Elfriede Jelinek. Une même inquiétude émane des livres de Josef Winkler et de Reinhard Kaiser-Mühlecker.
- 1. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire [1942], trad. Olivier Mannoni, Paris, Payot & Rivages, 2013, p. 56.
- 2. « L’Autrichienne Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature, sur la montée de l’extrême droite : “J’entends respirer un monstre” », trad. Joëlle Stotz, Le Monde, 6 février 2024.
- 3. Reinhard Kaiser-Mühlecker, Lilas rouge et Lilas noir, trad. Olivier Le Lay, Lagrasse, Verdier, coll. « Der Doppelgänger », 2021 et 2023. Voir la recension du premier par Sylvie Bressler dans Esprit, novembre 2021.
Braconnages
Reinhard Kaiser-Mühlecker
Traduit par Olivier Le Lay
Gallimard, 2024, 368 p., 23, 90 €
Le Champ
Josef Winckler
Traduit par Bernard Banoun
Verdier, 2024, 224 p., 20, 50 €