Comme une danse
La Danseuse (Gallimard, 2023) de Patrick Modiano dépeint avec nostalgie et désarroi une errance dans un Paris devenu méconnaissable. La littérature s’y montre semblable à la danse : un art de la légèreté durement acquise, ascétique, peut-être mystique, dans un monde trop dur.
Un homme arpente, plus ou moins malgré lui, les longs couloirs nocturnes de son passé. Pas d’erreur, nous sommes dans le dernier roman de Patrick Modiano. Dans des appartements des quartiers périphériques de Paris qui reviennent à sa mémoire « comme remontent les noyés à la surface de la Seine », dans des bars louches depuis longtemps fermés, dans des halls de gare auxquels il repense en longeant l’ancienne gare d’Orsay, il voit surgir des ombres. À moins qu’à l’improviste, les fantômes ne viennent directement à lui en chair et en os, au coin d’une rue du Paris du xxie siècle, cette « ville étrangère » qui ne semblait pas jusqu’ici avoir fait souffrir un tel martyre à Modiano : « Cet épisode était de peu d’importance dans le monde si dur et si incompréhensible où nous vivions depuis quelque temps. » Le Paris des années 2020 est en effet dépeint par le narrateur comme « une ville qui avait à ce point changé qu’elle ne [lui] évoquait plus aucun souvenir […] Elle ressemblait à un grand parc d’attractions ou à l’espace “duty free shop” d’un aéroport. […] Les passants marchaient par groupes d’une dizaine de personnes, traînant des valises à roulettes. » Dans ses lamentations baudelairiennes (« La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel »), Modiano serait presque la caricature de lui-même. Et à certaines pages de La Danseuse, il se fait tellement explicite dans son désarroi, dans ses théories du temps qui passe, que le texte en perdrait de son caractère modianesque (peut-être y a-t-il là un paradoxe à méditer).
Que l’on se rassure toutefois : le narrateur du roman, apprenti écrivain qui, comme un chamane, égrène ses formules incantatoires – noms, adresses et numéros de téléphone – n’étonnera aucun familier de l’œuvre de Modiano. Le livre, très bref, tourne pour beaucoup autour de la figure d’un enfant à moitié livré à lui-même dans un milieu interlope, et demeure un pur produit de l’art de l’auteur de Remise de peine (Seuil, 1988), de Chevreuse (Gallimard, 2021) ou de Catherine Certitude (avec Sempé, Gallimard, 1988). Dès les premiers paragraphes, la magie opère, on est pris aux tripes par une nostalgie contagieuse, par le génie des atmosphères urbaines, dans une errance à la fois déchirante et sans enjeu palpable.
Mais surtout, le dernier roman de Patrick Modiano contient une théorie de l’écriture : art de la légèreté durement acquise et des silences domptés, elle est une discipline comparable à celle qui règne sur les salles de danse, dans ce studio Wacker où le narrateur attend patiemment, dans la torpeur des soirées d’automne, que la danseuse ait fini ses exercices de barre : « J’étais persuadé, dès cette époque-là, que la littérature était elle aussi un exercice difficile comme la danse. »
Livre sur la littérature comme une danse, comme une discipline et comme un port d’attache, La Danseuse est scandé par des halls de gares, lieux éminemment modianesques, sortes de nœuds dans le temps et dans l’espace par où l’on est contraint de passer, mais aussi, et c’est nettement plus rare, par les nombreuses églises parisiennes où l’on « se réfugie », par ces prières à la Vierge Marie « qui défait les nœuds », par ces cierges que l’on « allume » et par ces femmes mystiques (Thérèse d’Avila, Claudine Moine, Marie des Vallées ou Hadewijch d’Anvers) dont la mystérieuse danseuse du roman, également amatrice de polars, s’est abondamment nourrie. « Je finissais par croire à un lien entre ces lectures mystiques et les exercices interminables de danse que je la voyais pratiquer au studio Wacker, tous ces gestes douloureux pour que le corps puisse sortir peu à peu de sa gangue et atteindre enfin cette région de béatitude et d’extase. » Si la littérature est ascétique comme la danse, serait-elle aussi mystique ? Le livre s’achève sur l’évocation d’un « présent éternel » balayant toute nostalgie, faisant des personnages depuis longtemps morts ou perdus de vue des contemporains, ressuscitant la joie intacte d’une messe de minuit avec des pas de danse esquissés sur le trottoir, ouvrant dans le grand édifice de l’œuvre de Modiano une brèche religieuse qui fera gloser les spécialistes. L’écrivain né en 1945, quant à lui, semble désigner cette éternité comme le seul moyen de se guérir du passé qui lui serre la poitrine, et d’échapper au « monde si dur et incompréhensible » qu’il n’a plus la force d’affronter.
La Danseuse
Patrick Modiano