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Notes de lecture

Dans le même numéro

La Vraie gloire est ici, de François Cheng

François Cheng est un poète doux, humble et simple. Mais il est simple d’une simplicité pleine d’une lucidité profonde. Car on peut voir profondément les choses, sentir profondément l’angoisse et en même temps poser sur les choses et les êtres un regard calme et apaisé qui parvient à s’en émerveiller et à retrouver une simplicité d’enfant. Heureux ceux qui ont un cœur pur. Et c’est dans la simplicité et la contemplation des choses humbles que l’angoisse s’éclipse devant la vie.

Le temps et l’âme : tels sont les deux éléments qui constituent la source de la poésie de François Cheng, et notamment de son recueil La vraie gloire est ici, l’imprégnant d’un fond d’arbres en fleurs; l’émerveillement pleinement vécu dans l’éternel instant du présent devant le créé et la communion des êtres : tel est le chemin silencieux de l’apaisement.

Le temps, d’abord. Celui de François Cheng est cyclique ; la figure par excellence du poète est le rond. On le retrouve fréquemment : dans la nostalgie de la rondeur au cœur de l’universelle rotation du fruit, dans l’éclatante rondeur de la mandarine au soleil du matin qu’il célèbre, etc. L’origine rejoint le terme, le terme retourne à l’origine ; car « [l]a mort n’est point notre issue ». Le temps est au cœur de la poésie de François Cheng, et c’est dans la conscience du temps que peut (en partie seulement bien sûr) commencer à se révéler l’âme. La révélation de cette dernière est liée à la masse de temps que nous portons en nous, et plus généralement à une forme de profondeur immense de l’être ; qu’il y ait en moi toutes ces sensations, tous ces sentiments, tous ces souvenirs et toutes ces images, que tout cela tienne en un être qui est aussi petit que moi, ô mon Dieu ! comment est-ce possible, et n’est-ce pas là justement ce qui me prouve que j’ai une âme qui ne mourra pas ? C’est ce contraste entre l’espace et le temps qui impressionnait d’une certaine façon Proust, lequel a profondément marqué F. Cheng : les hommes, à la fin de la Recherche, apparaissent au narrateur comme des géants juchés sur des échasses qui contemplent vertigineusement tout le temps qu’il y a sous eux ; l’espace restreint que nous occupons physiquement face au temps et à l’expérience de vie que nous avons en nous à chaque instant, voilà ce qui ne peut être expliqué rationnellement. Toute cette vie accumulée, pensée et souvenue relève du miracle. Et le temps que nous portons en nous, êtres dérisoires, les animaux et la nature le portent aussi ; pour le poète, la tortue sur le pré est « énigmatique » dans sa démarche « immémoriale » et, à un niveau presque cosmique, la pierre a vu passer des générations durant des siècles et des siècles, qu’elle garde en mémoire : « Nous avons trop vécu pour ne plus être. »

Miracle de la vie, qui se donne partout comme une évidence à contempler, et qui réfléchit silencieusement l’âme elle-même créée. Cette vie est dans la fleur, l’arbre, la chenille ou l’enfant ; et ce miracle du créé ne peut être dû qu’à une force qui nous dépasse. La vie prouve la Vie :
Un iris

et tout le créé justifié;

Un regard

et justifiée toute la vie.

Et encore :
Tout ce qui vit est unique:

Ce lieu, ce feu, cet instant,

Ce soleil buvant rosée,

Cette brise hélant écho,

Ces gestes nôtres, ce regard…

Quel dieu donc, sinon unique,

Peut-il répondre à nos cris?

Sœur Emmanuelle, dans un ouvrage profondément marquant où elle relatait son parcours à la lumière de la pensée de Pascal[1], évoquait trois ordres : celui de la matière, celui de l’esprit et celui du cœur. Si le second peut aider dans la foi, c’est le dernier qui, comme la charité pour saint Paul, dépasse les deux autres. Car l’ordre de l’esprit s’efface devant celui de l’amour, qui le dépasse et l’annihile. De même, ce qui compte pour François Cheng, c’est la relation à l’autre – notre vie prend sa valeur dans la communion : communion au monde et aux êtres, à la tendresse humaine qui ne meurt pas ; communion des âmes qui se savent aimées et sauvées.

La poésie de François Cheng est pleine de fraîcheur. Il a reçu le don de savoir s’émerveiller ; le plus humble animal comme le plus humble végétal lui révèlent la beauté du monde et de la vie et revêtent à ses yeux une dignité. Ce qui se comprend parfaitement lorsqu’on connaît l’attachement de François Cheng à saint François d’Assise, dont il prit le prénom et à qui il a consacré un petit livre d’une grande lumière[2]. La poésie de François Cheng est belle comme sont beaux les êtres humbles et pauvres ; c’est à eux que, dès ici, Dieu se révèle.

Samuel Bidaud

 

 

[1] - Sœur Emmanuelle, avec Philippe Asso, Vivre, à quoi ça sert?, Paris, Flammarion, 2004.

 

[2] - François Cheng, Assise. Une rencontre inattendue, suivi du Cantique des créatures de -François d’Assise, Paris, Albin Michel, 2014.

 

Gallimard, édition revue et augmentée, 2017
2 p. 6 €

Samuel Bidaud

Docteur en sciences du langage, Samuel Bidaud est chercheur postdoctoral à l'Université Palacky d'Olomouc (République tchèque) au département d'études romanes.

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Fausses nouvelles, désinformation, théories du complot : les vérités sont bien fragiles à l’ère de la post-vérité. Les manipulations de l’information prospèrent dans un contexte de défiance envers les élites, de profusion désordonnée d’informations, d’affirmations identitaires et de puissance des plateformes numériques. Quelles sont les conséquences politiques de ce régime d’indifférence à la vérité ? Constitue-t-il une menace pour la démocratie ? Peut-on y répondre ? A lire aussi dans ce numéro : un dossier autour d’Achille Mbembe explorent la fabrication de « déchets d’hommes » aux frontières de l’Europe, des repères philosophiques pour une société post-carbone, une analyse de ce masque le consentement dans l’affaire Anna Stubblefield et des recensions de l’actualité politique, culturelle et éditoriale.

 

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