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Notes de lecture

Dans le même numéro

La danse du cratérope écaillé. Naissance d’une théorie éthologique de Vinciane Despret

Préface d’Isabelle Stengers

décembre 2021

Le titre du livre de Vinciane Despret suscite la curiosité. Qui sont, pour commencer, les cratéropes écaillés ? Des oiseaux qui vivent dans le désert du Néguev et qui ont la particularité d’avoir une danse au cours de laquelle chacun des participants cherche à se placer au milieu des autres. Cette danse a retenu l’attention des éthologues, dont Amotz Zahavi et son équipe, qui ont passé des années à observer le cratérope et à essayer d’interpréter ses comportements. Mais si le cratérope a bien des choses à nous dire, les chercheurs ont, eux aussi, bien des choses à dire de lui. Tout autant qu’au cratérope lui-même, le livre de Vinciane Despret est ainsi consacré aux discours sur le cratérope, à leur lieu d’origine et leurs motivations, conscientes ou non.

Le cratérope représente un cas d’altruisme atypique pour qui l’observe : c’est le dominant qui donne de la nourriture au dominé et il se fâche lorsque c’est l’inverse qui se produit. Une autre singularité est leur fameuse danse, par laquelle les cratéropes se mettent en danger, a priori inutilement, puisque leur ballet a lieu dans un endroit généralement non couvert, au lever du jour, alors qu’ils ont des difficultés à voir dans la pénombre. Ils deviennent ainsi une proie facile pour des prédateurs. Selon Amotz Zahavi, toutefois, la danse des cratéropes poursuit bien un but : la recherche du prestige auprès des femelles. Un comportement qui va à l’encontre des intérêts des cratéropes est ainsi réinterprété en termes de stratégie, ce qui donne lieu à la « théorie du handicap » de Zahavi, selon laquelle le cratérope, à travers des comportements qui ne paraissent pas lui être bénéfiques, envoie aux autres des signaux destinés à se mettre en valeur. Il s’attribue un handicap pour montrer qu’il est capable de le dépasser et qu’il est donc un individu fiable. Il en va de même pour le fait d’offrir de la nourriture aux autres : cela revient à dire, pour le cratérope : « J’ai les moyens de le faire. » Si cette théorie est discutée et contestée, le livre de Vinciane Despret montre avant tout comment, au cours de la recherche, le chercheur et le cratérope sont à la fois sujet et objet, comment leurs positions évoluent et se modifient réciproquement.

Il pose en outre les problèmes du constructivisme en épistémologie. Les oiseaux sont-ils tels seulement à cause de la façon dont nous les regardons ? L’ouvrage ne donne pas de réponse définitive au comportement des cratéropes, pas plus qu’à celui des chercheurs. Mais la relecture de l’éthologie que fait Vinciane Despret révèle les enjeux et la façon dont les explications scientifiques naissent et se forment, avec des arrière-plans multiples où la biologie rencontre l’économie et la sociologie, la première calquant les secondes et inversement. Le discours de Vinciane Despret se construit en déconstruisant et en faisant apparaître les présupposés idéologiques présents derrière les approches scientifiques, qu’il s’agisse d’un darwinisme avec à la clé une vision pessimiste de l’humanité ou, à l’opposé, du souhait d’observer de l’altruisme chez les autres espèces, ce qui témoigne au contraire d’une vision optimiste. Par ailleurs, les scientifiques, comme le montre l’autrice, créent par leurs hypothèses des fictions, où le narré n’est peut-être tel que parce que le narrateur est humain. Parler de danse du cratérope, c’est déjà construire une analogie avec un comportement humain. Mais peut-on parler autrement qu’avec notre regard et nos concepts ? Il convient ici de souligner que la possibilité d’une analogie entre les comportements animaux et humains ne doit en aucun cas être la condition du respect dû aux animaux et aux autres espèces. Il faut accepter que l’autre soit, justement, autre, et que ses comportements puissent éventuellement nous demeurer incompréhensibles. La valeur de sa vie n’en est en rien modifiée.

Au terme de cet ouvrage baroque, on en apprend finalement tout autant sur les observateurs que sur les observés et sur les effets de miroir à l’œuvre dans la science. Une chose est sûre, et telle est la conclusion du livre : « Ceci n’empêchera pas les cratéropes de continuer à danser. »

La Découverte, 2021
192 p. 17 €

Samuel Bidaud

Docteur en sciences du langage, Samuel Bidaud est chercheur postdoctoral à l'Université Palacky d'Olomouc (République tchèque) au département d'études romanes.

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Un monde en sursis

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