Almanach de Péter Nádas


Cette traduction tardive en français permet d’approcher différemment l’œuvre plurielle du Hongrois Péter Nádas, à la fois photographe, journaliste, dramaturge, auteur de romans, de nouvelles et d’essais. Paru en Hongrie en 1989, quelques années seulement après l’autorisation officielle de la publication du Livre des mémoires[1], roman à l’origine de sa notoriété internationale, ce livre accueille sur une année, de février 1987 à février 1988, les pensées de l’écrivain qui vient de quitter sa ville natale de Budapest pour le tout petit village de ­Gombosszeg, près du lac Balaton. Même s’il ­s’articule chronologiquement en dix chapitres, chacun reprenant en prologue une phrase du texte, comme pour en signifier le message spécifique, Almanach ne ressemble en rien à un simple exercice autobiographique. Il ne s’apparente en fait à aucun genre, tantôt réflexion de philosophe sur le sens de la mémoire, les notions de liberté, de responsabilité, tantôt exposé d’historien revenant sur l’évolution politique de la Hongrie, parfois enquête de chercheur analysant la vie au quotidien sous un régime communiste, s’interrogeant sur le rôle de la sexualité ou encore ouvrage de peintre représentant le monde qui l’entoure. En filigrane vient se glisser l’image de l’écrivain à sa table de travail et se laisse deviner le portrait pudique de l’homme.

Dès les premières pages, le livre s’impose comme un labyrinthe étrange et mystérieux, séduit par des chemins de traverse et invite à la prise incessante de risques. Oscillant entre réalité et imaginaire, entre vécu intime et histoire collective, entre prégnance du présent et plongée dans le passé, le texte se déroule comme une seule et longue conversation, sans logique apparente ni but précis, mais en réponse à une exigence secrète.

Les fréquentes références culturelles, la précision de certaines dates, l’évocation de contrées lointaines viennent structurer le texte, formant un rempart à l’évasion incontrôlée des pensées. Mishima, Bertrand Russell, Gombrowicz, Homère, Fontane, Tite-Live, Genet, Racine, Dostoïevski ou Hölderlin sont autant d’auteurs avec qui Péter Nádas aime à dialoguer, se confrontant à leur position sur les sujets du moment, de la rationalité à la recherche de la liberté en passant par la nuance entre pouvoir illimité et despotisme, l’absolution d’un crime, la douleur physique, le rôle du hasard, la frontière entre l’animalité et l’humanisme, la responsabilité individuelle ou collective. Le narrateur note soudain qu’il a quarante-cinq ans, revient sur une baignade sur la plage d’Ostie, dix ans auparavant, relate un épisode vieux de vingt-huit ans. La géographie des villes de Berlin, de Rome, de Vienne, de Stockholm confirme l’importance de la perception des lieux et de l’environnement.

Péter Nádas observe la nature, le déroulement des saisons, les changements de luminosité : dans des pages empreintes de poésie, il raconte les collines au cœur de la région de Göcsej, les ornières dans la forêt d’Agoda, les promenades dans les bois, sublimant le moment où « le paysage devient l’image même de [s]a vie intérieure ». Il s’attache à décrire en détail les objets du quotidien, une table de travail, un cahier à spirales, un rasoir, une tranche de pain, un téléviseur, tant il se définit par leur retentissement dans son vécu. Les animaux, oiseaux, taons, singes, chiens, surtout celui de ses voisins berlinois, râblé et hideux, qu’il promenait souvent, ont aussi leur place dans son univers. Il insiste sur les pratiques sportives, la course à pied en particulier, pour l’acuité de perception qu’elle déclenche : sentir son corps vibrer est une aspiration à la sexualité, tracer son chemin est en miroir un appel au sentiment de mortalité.

« J’ai su en toute certitude que je n’en avais plus que pour un an […] Dans un an, à cette date, je ne serai plus. » Au-delà même de ces affirmations au début du chapitre « Mai », la mort est omniprésente dans le texte, avec des pages consacrées à des enterrements comme celui de la veuve Bokor, une vieille femme anonyme qui avait la charge des bonbonnes de gaz dans le village, ou à la déchéance provoquée par la vieillesse et la maladie, à l’image du combat d’Elza, l’amie âgée que Péter Nádas accompagne jusqu’à ses derniers jours, relayé à la fin par Margit, sa sœur de cœur. À ce récit où rien n’est épargné de la perte d’autonomie d’Elza, avec une description minutieuse de l’incontinence, du nombre de feuilles de papier toilette, répond soudain un passage lyrique où, bien que quasiment aveugle, elle se met au piano et où il n’y a « plus nulle différence entre la jeune fille vierge et la vieille femme à l’agonie ».

La recherche du plaisir, les relations amicales et amoureuses, souvent à trois personnages, voluptueusement décryptées, servent d’introduction ou de prétexte à une méditation sur la jeunesse, sur la vie de famille, la position sociale, l’héritage affectif et culturel. À travers les liens qui l’unissent, ainsi que son meilleur ami, à une même jeune fille, à travers les ébats entre la serveuse Klio et le lutteur fou amoureux d’elle, Péter Nádas se livre à une puissante autopsie de la société hongroise sous le régime communiste, restitue les valeurs et convenances en cours dans les années précédentes, réfléchit à la tradition libérale de l’élite bourgeoise, aux déviations du fascisme ou du communisme, aux travers de la corruption, du vol, du mensonge, aux mécanismes de ­l’illusion. Cette peinture sociale qui s’accompagne d’une lecture historique et politique du pays vient s’ancrer dans un balancement entre souvenirs, observations de la réalité et recours à l’imaginaire, Péter Nádas fantasmant sur la vie du passant croisé à plusieurs reprises, de la dame âgée au turban dans sa voiture anglaise de luxe, de la femme magnifique contemplée depuis son bureau.

Parce qu’« un mourant doit voir sa mort comme un bilan » et que Péter Nádas aimerait « écrire l’histoire unique de personnes qui ne se sont jamais rencontrées, ou se connaissent à peine, mais dont chacune détermine fondamentalement le sort de l’autre », Almanach peut se comprendre comme un testament provisoire avec l’écriture pour unique protection et le lecteur pour cet inconnu.

 

 

[1] - Péter Nádas, Le Livre des mémoires, trad. par Georges Kasssai, Paris, Plon, 1998.

 

Phébus, Trad. du hongrois par Marc Martin, 2019
336 p. 22 €