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Photo : Marc Brenner
Photo : Marc Brenner
Dans le même numéro

Europe de David Greig

Donmar Warehouse, du 20 juin au 10 août 2019

septembre 2019

Quand Michael Longhurst, nouveau directeur artistique du Donmar Warehouse, un théâtre de deux cent cinquante et une places au cœur de Covent Garden à Londres, décide de mettre en scène, comme premier spectacle de sa première saison, la pièce Europe écrite par l’Écossais David Greig en 1994, il inscrit au cœur de sa démarche artistique la volonté de questionner le monde tout en divertissant, conforte l’ambition de cette institution d’être en résonance avec les enjeux politiques et sociaux de son époque et affirme la vitalité du théâtre comme vecteur de transmission.

En vingt scènes, courtes mais denses, toutes annoncées par un titre, Europe raconte un moment dans la vie de Sava et de sa fille Katia, deux réfugiés, venus d’ailleurs, sans plus de précision, qui, à une frontière européenne indéterminée, attendent, échoués dans la gare d’une ville sans nom, où les trains, suite à une rationalisation, ne s’arrêtent plus. Leur présence insolite, entre provocation involontaire et invitation à une parole soudain libérée, vient bousculer la routine sans espoir des habitants : Fret le chef de gare, Adele la bagagiste et quatre amis d’enfance, Berlin son mari et Horse, tous deux ouvriers dans l’usine locale qui licencie, Billy délégué syndical et Morocco petit entrepreneur trafiquant, tous déjà en proie à une perte de repères tant géographiques que professionnels et affectifs, prêts pour certains à céder à la haine, à la xénophobie, à la perpétration d’actes criminels.

Le rapport à l’Europe devient le leitmotiv qui rythme les propos, que ce soit à travers les stances du chœur qui servent d’introduction à chacun des deux actes ou en écho aux événements. Encore faut-il définir ce qu’est l’Europe et ce que peut signifier aujourd’hui en faire partie, sur un plan personnel comme au niveau collectif. La mise en parallèle d’une violence destructrice pour les uns avec une errance prolongée pour d’autres ouvre tout le champ des possibles.

David Greig fait partie, avec David Harrower ou Stephen Greenhorn, de cette génération de dramaturges écossais, forts de leur héritage culturel mais inquiets de leur devenir identitaire. La pièce est conçue sur fond de guerre dans les Balkans. L’effondrement du communisme ouvre la porte à la résurgence des pulsions nationalistes qui provoquent l’éclatement de la Yougoslavie. Les images de massacres et de files de réfugiés tentant de fuir les violences ethniques et religieuses envahissent l’espace. L’Europe assiste divisée, pétrifiée, à cette explosion en son sein. C’est dans ce contexte que la pièce est jouée pour la première fois en octobre 1994 au Traverse Theatre d’Edinbourg.

Vingt-cinq ans plus tard, le texte de Daniel Greig a encore gagné en actualité. Aujourd’hui, devant l’afflux de réfugiés échappant à des conflits non européens, c’est l’Europe entière qui se voit gangrenée. Dans tous les pays, déjà fragilisés par la grande crise de la fin des années 2000 et confrontés au déclassement d’une frange croissante de la population, le nationalisme s’empare des esprits, que la présence des migrants soit réelle – acceptée ou rejetée – ou seulement fantasmée. Pour les Britanniques, l’Europe se vit et se regarde désormais sous le prisme du Brexit.

La responsabilité pleinement assumée de raconter à et pour un public de théâtre la montée du populisme, ­l’errance des réfugiés, l’abandon de pans entiers de l’économie, la désertion de villes comme rayées de la carte, l’invisibilité des oubliés de la modernité est inscrite dans le travail d’écriture de David Greig.

Cette didactique est sublimée dans la mise en scène. Le décor minimaliste, métaphore pour un continent qui se cherche, est semblable à un énorme trou béant, parfois utilisé ou simplement traversé, à la fois salle ­d’attente d’une gare désaffectée, avec ses horaires de train précis affichés sur les murs, place du village avec un bar, le Calypso, aux lumières fluorescentes qui se reflètent sur le mur du fond, un arrêt de bus et un va-et-vient de caddies transportant des objets ou amenant des personnages. Un élément domine toutefois : la présence au plafond, comme inversés, de rails de chemin de fer qui, vibrant à chaque passage de ces trains qui ne s’arrêtent pas, produisent un bruit pénétrant.

Le vécu des huit caractères, la force de leurs liens et le chamboulement des alliances se lisent à travers le décryptage de leur gestuelle, de leur mode d’occupation de l’espace. Le contraste visuel entre la manière pudique, presque rétrécie, dont, au début de la pièce, Sava fait chauffer l’eau pour un thé et celle, soudain affirmée et joyeuse, avec laquelle il organise avec Fret une manifestation pour protester contre la fermeture de la gare, est plus éloquent encore que les mots de dignité, de fierté, de doute, de chagrin et de vain espoir qui les accompagnent. Michael Longhurst joue sur cette succession ininterrompue d’images d’échec, d’abandon, de rupture, de rêves d’évasion, toutes conjuguées avec en filigrane des propos sur l’Europe : «  we’re also Europe  », «  being on the border  », «  history has washed us  ». Il en fait le socle de son interprétation, du texte à la scène, jusqu’à la séquence finale et l’apothéose de l’explosion.

L’actualité de la pièce a rendu plus fondamentale encore la sensibilisation d’un public jeune. Un travail en profondeur a été effectué auprès de lycéens de 15 à 18 ans. Quelque cent cinquante élèves fréquentant six écoles, choisies dans des quartiers à forte mixité ethnique et sociale en fonction du nombre de repas gratuits distribués et du pourcentage d’élèves ayant l’anglais comme langue seconde, ont ainsi pu participer à un atelier de deux heures autour de la pièce, en présence d’un de leurs enseignants, et sous la conduite d’un professionnel du théâtre, avant ­d’assister tous ensemble à sa représentation, ainsi qu’à une discussion avec des membres de la troupe et l’assistant du metteur en scène.

Dans une ville qui compte déjà près de deux cent cinquante théâtres, soit autour de cent dix mille fauteuils, mais où l’ouverture d’une dizaine de nouveaux espaces est déjà prévue, quand on sait que la fréquentation a augmenté d’environ un tiers depuis 2000 et que les recettes de vente de billets ont doublé, la place de l’art théâtral dans la cité n’est plus à démontrer.

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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