Le tchékiste de Vladimir Zazoubrine

Traduit par Wladimir Berelowitch


Le cheminement qui a abouti, en 1990, à la parution en français de ce roman, aujourd’hui réédité, toujours avec la préface de 1923 et la postface de 2002, témoigne d’une époque et des mécanismes de justification des actes meurtriers perpétrés alors au nom d’une idéologie. La vie de son auteur en est, elle aussi, une illustration. Le Tchékiste, écrit en 1923, est interdit de publication, censuré pour incitation à une critique de la révolution et de ses méthodes ; redécouvert dans le département des manuscrits de la bibliothèque Lénine à Moscou, il est finalement publié en 1989, puis objet d’une adaptation cinématographique en 1992. Quant à Vladimir Zazoubrine, journaliste et écrivain, engagé dans l’Armée rouge dès 1917, responsable de magazines littéraires, auteur en 1921 d’un livre, Les Deux Mondes, à la gloire de la révolution bolchevique, il est arrêté au cours des Grandes Purges et fusillé en 1937. Le Tchékiste, avec pour sous-titre Récit sur Elle et toujours sur Elle (« Elle » représentant la révolution en cours) résonne comme le miroir artistique de tout engagement idéologique inconditionnel et de ses implications.

L’auteur ne présente pas une vision idéalisée de la révolution, mais cherche par le ton du récit à rendre compte des ruptures définitives qu’Elle exige des individus comme des rouages de la société. Le recours à une écriture froide et dépouillée, pour décrire les brutalités et les exécutions sommaires commises, répond à la volonté de détruire toute trace de l’ordre ancien, toute référence à des états d’âme ou à des émotions désormais interdites et contraires à l’homme de demain.

Zazoubrine ne fait grâce d’aucun détail sur les atrocités et tueries, orchestrées dans une ville de Sibérie par Sroubov, chef de la police du régime bolchevique, et par ses acolytes. Interrogatoires musclés, tortures raffinées, entassement dans des caves insalubres remplies de rats et de détritus, déshabillage des condamnés par lots de cinq avant leur mise à mort, transport des cadavres, tout y est décrit avec indifférence, comme si cette barbarie était naturelle et s’imposait comme une évidence. Aux tentatives de détournement des accusations, de dénonciations vaines, d’appels par les détenus à la dignité ou à la pitié répond le leitmotiv « Pour Elle, au nom de Ses intérêts ».

En jouant aussi sur les couleurs – le rouge des plaies, le gris du parquet, le blanc des murs –, les odeurs – le sang, la sueur, les déchets –, en insistant sur la géographie des lieux – le bâtiment de deux étages de la Tchéka avec son drapeau rouge et ses sentinelles aux aguets, le bureau du chef, les cellules en sous-sol, le mur où sont plaqués les condamnés en attente de la balle fatale – et en rapportant les conversations entre fonctionnaires, officiers, tortionnaires ou bourreaux, Zazoubrine fait de chacun le complice, le voyeur complaisant de Elle, « une vraie machine », « une usine mécanique ».

Une figure, Sroubov, le président de la Goubchéka, se détache de cet agrégat de serviteurs dociles, ayant renoncé à toute réflexion sur le sens de Elle. Sans s’éloigner d’une narration réaliste et sanguinaire, Zazoubrine, par petites touches, réintroduit ainsi une dimension humaine. À travers la personnalité vacillante de Sroubov et sa dérive vers la folie, il suggère l’absurdité d’un système qui condamne à sa propre mort l’instigateur de milliers d’assassinats aveugles perpétrés à sa gloire.

Dès les premières pages, Zazoubrine pointe la caméra sur Sroubov, ce Tchékiste qui se dit prêt à tout, mais « ressent aussi clairement, douloureusement la situation des condamnés ». Quelque peu ébranlé par le départ de sa femme, qui a honte de vivre avec un bourreau, et la condamnation à mort de son père par un ami d’enfance, Isaac Katz, dont il serre pourtant la main, Sroubov tente de s’accrocher à sa conviction qu’Elle n’est pas une idée ou une philosophie, mais une organisation en marche qu’il faut débarrasser de tout élément subversif. Il échappe dans la solitude à ces contradictions qui le déchirent, en buvant, en se parlant à lui-même, en régressant dans ses rêves, en se raccrochant à sa mère, en voulant croire que « la révolution, c’est la vie ».

Les signes objectifs précurseurs de l’effondrement de Sroubov – il se sent toujours sale, souillé après avoir assisté à une exécution ; il décide soudain de libérer cent vingt paysans, pourtant condamnés pour insurrection contre le pouvoir des soviets ; ou ne supporte plus d’être « un citron pressé » pour avoir tout et trop donné – sont distillés entre interrogatoires et exécutions. Ces allers-retours annoncent la nécessaire et définitive élimination de Sroubov, déjà écarté de son poste et admis pour deux mois dans une clinique pour maladie nerveuse.

Rien ni personne ne saurait entraver la marche inéluctable de Elle. « Dans l’avenir, la société humaine “éclairée” se libérera de ses membres superflus ou criminels avec l’aide de gaz, d’acides, d’électricité, de bactéries mortelles. Alors, il n’y aura plus de caves, ni de tchékistes “sanguinaires”. » Telle pourrait être la conclusion prémonitoire d’un roman qui, par son dédouanement de la violence, peut sembler justifier les agissements extrêmes de tout mouvement idéologique. « Parce que la liberté, c’est l’intrépidité. Parce qu’être libre, c’est avant tout ne pas avoir peur » : ces propos tenus aussi par le même Sroubov, mais en pensée, dans son for intérieur, lors d’une discussion avec Katz, en proposent une lecture autre.

Christian Bourgois, 2025
192 p. 8 €