Aqua de Gaspard Koenig


Après Humus, qui accordait aux lombrics une place de choix dans une agriculture réconciliée avec les rythmes naturels et échappait à la chimie et au productivisme, Aqua se veut un roman à l’eau de source. Incontestablement, le romanesque est la marque de fabrique de Gaspard Koenig, mêlant humour et documentation sérieuse, pour offrir au lecteur une histoire chorale et de quoi l’informer sur les enjeux liés à l’eau, sa production, sa consommation et ses imaginaires.

Nous sommes dans un village normand dominé par un maire réélu sans difficulté depuis plusieurs mandatures, agriculteur puissant et roublard, Jobard, qui veut passer la main à son neveu, Martin, énarque, haut fonctionnaire, qu’il souhaite introniser. Or des villageois contrecarrent son plan en décidant de gérer eux-mêmes l’eau du village et ainsi ne pas dépendre d’une société d’exploitation. C’est alors que Maria, venue de Roumanie pour passer un doctorat de sociologie sur les communs et installée à Saint-Firmin comme épicière bio, se voit élue. C’est la révolution locale… et le début d’une déconfiture, que décrit avec précision et sens de la dérision l’auteur en révélant les mécanismes de l’administration territoriale, les égoïsmes des uns et les difficultés propres à une toute petite collectivité. Les personnages, bien typés, parfois jusqu’à la caricature, participent à cette comédie humaine qui témoigne de la société contemporaine. On y trouve l’attachée de mairie, Liliane, qui refuse tout changement ; un survivaliste, Salim, qui attend avec impatience le collapse libérateur ; un éleveur bardé de certitudes, une hydrogéologue d’extrême gauche, une architecte bobo, un paysan-boulanger, Miss Norton, une retraitée anglaise, un ingénieur, Monsieur Torricelli, la « mémoire » du village, Pierrette, etc.

Si Maria s’engage à fond dans le respect de ses promesses électorale, la plupart de ses partisans l’abandonnent en cours de route, au point où, blessée et épuisée, elle retourne au pays natal, se sépare de Laurent, trouve un nouvel amoureux, devient universitaire et apprécie la simplicité de la vie en Roumanie. Elle porte en elle un bébé, legs du maire de la bourgade voisine, qui n’en sait rien. Parmi les histoires qui s’entremêlent dans cette fresque villageoise, il y a Léa, la naturopathe, violée par un patient aux attitudes patriarcales, Martin, homosexuel caché qui met en berne sa sexualité – il a quarante ans, véritable tournant affectif, semble-t-il, pour devenir maire tout en rompant avec l’énarchie pour épouser les thèses de Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie. Il est convaincu qu’il faut faire confiance aux gens, partir de leur ressenti, les écouter et les associer à toutes les décisions. Le maire n’est plus le premier magistrat de la commune, mais celui qui entretient la démocratie directe des citoyens aux avis enfin considérés.

Le lecteur apprend tout sur les sources, les rivières, la composition chimique de l’eau, les canalisations, les malversations que lui imposent l’agriculture productiviste, les décisions administratives venues d’en haut sans se soucier des conditions locales, les revendications d’écologistes-technocrates, les agissements des lobbies, les caprices de la Maline, etc. Certaines explications techniques manquent de fantaisie et relèvent de l’exposé méthodique d’un bon élève. Toutefois, il y a une véritable satire des commissions qui élaborent les plans successifs d’un « développement durable » déconnecté des réalités du terrain, au nom même de ce terrain idéalisé ! Si l’on rit plus d’une fois – la visite des deux influenceuses chinoises en quête d’une catastrophe en direct, ici la pénurie d’eau et l’arrivée des camions-citernes est désopilante –, l’on a aussi les larmes aux yeux lorsque se termine une histoire d’amour. C’est donc la vie de tout un chacun que restitue l’auteur avec une réelle empathie pour ses personnages sur fond de crise écologique.

Dans le vaste puzzle social auquel nous appartenons, l’auteur ajuste quelques « morceaux », qui en dessinent une partie sans toutefois prétendre à une compréhension totale. Nous savons bien que si l’eau est la vie, la vie ne s’y limite pas. Et lui, après la Terre et l’Eau, Gaspard Koenig prépare certainement deux autres romans, l’un sur l’Air et l’autre sur le Feu. Ainsi complètera-t-il l’imagination matérielle de Bachelard en adoptant la veine naturaliste pour exalter les éléments.

L’Observatoire, 2026
432 p. 23 €