Benoist-Méchin, un nazi français de Bernard Costagliola
Jacques Benoist-Méchin (1901-1983) n’est plus guère connu. À la fin du siècle dernier, on pouvait encore lire ses biographies, de bonne facture, de Lawrence d’Arabie, d’Ibn Séoud, de Mustapha Kemal ou apprécier L’homme et ses jardins. Les métamorphoses du paradis terrestre (1975), sans se douter que le même auteur avait publié une Histoire de l’armée allemande, en trois volumes et un court essai, Éclaircissements sur Mein Kampf d’Aldophe Hitler, le livre qui a changé la face du monde (1939), qui faisait du Führer un homme fréquentable.
Bernard Costagliola connaît parfaitement la France de Vichy, aussi s’évertue-t-il à expliquer comment un jeune intellectuel particulièrement doué devient un collaborateur zélé, un propagandiste du nazisme, un antisémite convaincu. Cette biographie particulièrement bien documentée concerne la vie de Benoist-Méchin de sa naissance à 1947, date de sa condamnation à mort. Talentueux pianiste – il se risque à composer –, grand lecteur – il est le chouchou d’Adrienne Monnier et de Sylvia Beach (qu’il fera libérer en 1943), il devient journaliste à New York, puis à L’Europe nouvelle de Louis Weiss, qui s’inquiète de sa fascination pour l’Allemagne. Trop jeune pour avoir été soldat durant la guerre de 14-18, il est partisan de l’amitié franco-allemande et regrette l’occupation de la Ruhr. Il parle couramment cette langue, tout comme l’anglais et traduira de nombreux ouvrages, comme Nietzche à travers ses œuvres de Lou Andreas-Salomé et l’Essai sur la France de Curtius.
La mort de son père – aventurier prodigue – en 1923 contraint sa mère à vivre plus modestement et lui à travailler dans la presse. Il se félicite de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, plus tard il adhère au Parti populaire français de Doriot, se persuade que les Juifs et les francs-maçons sont des « ennemis de l’intérieur », etc. Il raconte dans ses Mémoires de guerre : « C’était le style particulier du fascisme et du national-socialisme qui m’avait séduit tout d’abord plutôt que tel ou tel aspect de leurs doctrines sociales ou économiques. C’était le manque de style dont la France était affligée depuis l’avènement de la République qui avait inspiré mon aversion pour la démocratie. » En cela, il partage avec Drieu, Brasillach, Rebatet, un attrait pour la « belle apparence » (der schöne Schein) de l’ordre fasciste. Son « résumé » de Mein Kampf charcute le texte pour le public français et s’il atténue les propos de l’auteur envers la France, il en rajoute contre les Juifs.
La capitulation française voit Benoist-Méchin se rallier à Pétain et proposer ses services d’interprète. Ses liens avec Otto Abetz lui donnent accès à d’autres dirigeants nazis et au Führer en personne ! Bernard Costagliola décrit par le menu les intrigues qui se nouent et se dénouent à Vichy, on voit agir aussi bien Laval que Darlan et bien sûr Benoist-Méchin qui vise à tirer son épingle du jeu.
Lors de son procès, Pétain déclare : « Je l’ai toujours fui dès lors que j’ai deviné sa mentalité et je ne lui ai jamais parlé tête à tête. […] Benoist-Méchin m’était antipathique et […] il ne faut jamais le croire, même lorsqu’il dit du bien de moi. » Le procès est reconstitué minutieusement et il ne fait aucun doute que l’accusé a été nazi, plus que les nazis, foncièrement antisémite, collaborateur farouche, il est condamné à mort, puis gracié par le président Vincent Auriol et doit effectuer des travaux forcés durant vingt ans. Il est d’abord emprisonné à Fresnes puis à l’île de Ré. En 1953, il bénéficie d’une libération conditionnelle et publie des biographies commencées durant sa détention.
La très belle conclusion de cette biographie récapitule le parcours de cet intellectuel talentueux au racisme élitiste qui méprise toute manifestation de décadence : « L’histoire de Benoist-Méchin est celle d’un homme demeuré idéaliste et sincère, comme peuvent l’être nombres d’individus qui, dans une démarche sacrificielle, se fourvoient dans les idéologies totalitaires de ce siècle. »